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"Comme une décharge électrique" : au procès de la Yemenia, le témoignage de l’unique rescapée du crash

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Bahia Bakari, le 9 mai au tribunal judiciaire de Paris
Bahia Bakari, le 9 mai au tribunal judiciaire de Paris
© AFP - Thomas Samson

Bahia Bakari, unique rescapée de l'accident d'un avion de Yemenia Airways, en juin 2009, est venue témoigner, ce lundi matin, devant le tribunal correctionnel de Paris, où se tient le procès de la compagnie.

Bahia Bakari s'avance à la barre, droite et décidée, malgré le poids qui pèse sur ses épaules. Seule survivante, parmi 153 passagers, de l'accident d'un avion de Yemenia Airways au large de l'aéroport de Moroni (Comores), dans la nuit du 29 au 30 juin, la jeune femme de 25 ans sait que son témoignage est très attendu. Par les familles de victimes, d'abord, qui espèrent entendre, à travers elle, le récit des derniers moments vécus par leurs proches. Par certains avocats, aussi, qui la jugent légitime à répondre à des questions qui vont au-delà des faits : que dire des victimes comoriennes qui n'ont pas pu se porter parties civiles ? Que penser de l'absence de représentants de la compagnie au procès ?

Mais Bahia Bakari se garde bien de toute interprétation ou tout jugement. La jeune femme, aujourd'hui âgée de 25 ans, est surtout venue livrer un récit. Celui d'une adolescente de 12 ans, rescapée d'un accident d'avion. Un parcours qu'elle raconte sur un ton qui impressionne par sa force et sa lucidité.

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Entièrement vêtue de blanc, Bahia Bakari se montre souriante, encourage la greffière à la rappeler à l'ordre si elle ne parle pas dans le micro. Rit quand elle se souvient de certains détails, le brossage des dents avant l'atterrissage, cet homme qui lui demande du dentifrice, les mouches dans la cabine. Mais cette légèreté ne fait qu'accentuer la tragédie.

"Il y a des voix qui appellent à l'aide en comorien"

"J'étais dans un état d'excitation", relate Bahia Bakari, qui se souvient de la joie qu'éprouvait la jeune fille qu'elle était à l'idée de se rendre aux Comores pour un mariage. Parti de Paris, son premier avion s'arrête à Marseille, avant de se poser à Sanaa (Yémen). Les voyageurs changent d'appareil, direction Moroni, aux Comores, leur destination. "Le premier vol s'est déroulé de façon tout à fait normale", se souvient la rescapée. "Le deuxième avion était plus petit. Je me souviens qu'il y avait des mouches dans la cabine, et une odeur de toilettes (…). C'était un vol de nuit, tout le monde était très fatigué, personne ne dormait. On nous a servi à manger. Puis les consignes de sécurité ont été annoncées, on a tous attaché nos ceintures (…) On rentre en phase d'atterrissage, je commence à sentir des turbulences, personne ne réagit plus que ça, je me dis que ça doit être normal. J'étais juste surprise, parce qu'il n'y en avait pas lors du premier vol."

Bahia Bakari se souvient avoir alors perçu "comme une décharge électrique" :

Je me sens tirée vers le haut. Je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas plus d'explication, je n'avais aucun moyen d'agir. C'est comme si on avait pris mon siège, on l'avait soulevé, et on l'avait décalé. Après, c'est un vrai trou noir.

La passagère se réveille ensuite dans l'eau : "Je vois, en face de moi trois débris, j'agrippe le plus grand, et je prends conscience qu'il y a des voix qui appellent à l'aide en comorien. J'appelle aussi à l'aide en français et comorien. Je ne vois personne". Lorsque la jeune fille se réveille à nouveau, les voix se sont tues. "Je me convaincs que je suis la seule à être tombée de l'avion, même si je vois dans l'eau de la nourriture, quelques débris". Une conviction qui fait office de bouée de sauvetage, dans cette mer agitée. "Je n'avais plus d'espoir, j'ai trouvé le temps très, très long, j'ai voulu lâcher mon débris, mais, vu que j'étais convaincue que tout le monde était arrivé, dont ma mère, je savais qu'elle n'aurait pas supporté si j'avais baissé les bras."

"Je ne garde aucune séquelle physique, mais ma mère n'est pas là"

Ce n'est que plus de huit heures après la chute de l'avion qu'un bateau viendra à son secours. Hospitalisée avec des multiples fractures et des brûlures, l'adolescente demande où est sa mère. "On m'annonce que je suis la seule qu'on a retrouvée pour le moment, et qu'on ne s'attend pas à trouver d'autres passagers". Rapatriée en France "très vite", la rescapée raconte, sans s'étendre, son hospitalisation, le besoin de retourner en classe à la rentrée, le regard des autres. Son père, éboueur, qui a dû revoir son travail pour s'occuper de la fratrie. Bahia Bakari fond en larmes : "Ce qui a été très compliqué pour moi été de gérer le deuil de ma mère. Je voyais que mes frères et sœurs avaient besoin d'elle. Je ne garde aucune séquelle physique, mais ma mère n'est pas là".

Treize ans après les faits, la jeune femme travaille désormais dans l'immobilier. Elle a repris l'avion, deux ans après l'accident, pour se rendre sur la tombe de sa mère, enterrée aux Comores. Une "chance", juge la jeune femme, que son corps ait pu être identifié.

Ce procès, dit-elle à la barre, est "un soulagement", même s'il lui a fallu "rouvrir la boîte" où elle dit avoir enfoui ses souvenirs. "Je suis contente, aussi, d'avoir ces souvenirs-là, parce que, mine de rien, ça fait partie de mon histoire".

À la sortie de l'audience, toujours souriante, elle consent à s'exprimer devant la presse, qui la guette depuis le début du procès, elle qui a refusé toute interview avant l'ouverture des débats. Bahia Bakari a conscience du poids de ses paroles. De son histoire exceptionnelle, aussi, même si, "pour des questions de croyance", elle conteste le terme de "miraculée". Mais c'est surtout pour 152 autres personnes que la jeune femme s'est exprimée, ce lundi matin. Devant la salle d'audience, elle insiste : "On a souvent tendance à mentionner qu'il y a une petite fille qui a survécu, mais c'est avant tout un drame. Il y a 152 personnes qui ont disparu ce jour-là."