Publicité

Comment Alice Milliat a ouvert les portes de l'olympisme à toutes les femmes

Par
Alice Milliat
Alice Milliat
- BnF/ Agence Rol

De 1912 jusqu'à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, une femme a milité sans relâche pour que les femmes aient accès à un plus grand nombre de disciplines sportives et qu'elles soient largement admises aux Jeux Olympiques. Un combat à rebrousse-poil dans un milieu dominé par le machisme.

Alors que s'ouvrent le 24 août les Paralympics, dernière partie des jeux olympiques d'été de Tokyo, retour sur une figure essentielle de l'histoire de l'olympisme : Alice Milliat. Cette française a milité toute sa vie pour la reconnaissance des pratiques sportives des femmes et leur légitimité à figurer dans toutes les compétitions, comme les hommes. Un combat homérique dans un monde machiste, dominé par l'aura du baron de Coubertin, qui a ravivé la flamme des jeux antiques à l'ère moderne, en négligeant une moitié de l'humanité.

Coubertin devait bien le savoir : dans l'Antiquité les citoyennes n'avaient pas le droit de participer aux jeux, mais elles avaient leur propre compétition, les Héraia. Un peu comme nos jeux paralympiques, ils se déroulaient deux semaines après les concours olympiques des athlètes grecs en l'honneur de Zeus. Au XXe siècle, soit plus de 2000 ans plus tard, Coubertin considérait encore qu'une olympiade féminine serait "impratique, inintéressante, inesthétique, et nous ne craignons pas d’ajouter : incorrecte", sic. 

Publicité

Il ne connaissait pas encore la détermination d'Alice Milliat et celles de toutes les sportives qui allaient réussir à imposer les compétitions féminines généralisées à partir des années 20. 

Tous les sports pour toutes

Alice Milliat, née Alice Million à Nantes, s'est d’abord mariée à Joseph Milliat à Londres, et découvre là-bas les joies du sport. Elle revient ensuite en France, perd son époux à l’âge de 24 ans, et continue de pratiquer divers sports. Elle rejoint donc le club Femina Sport à Paris, fondé en 1912 et toujours existant, pour pratiquer l’aviron. 

Ce club a été fondé par quatre femmes, les sœurs Brulé et Suzanne Liébrard, toutes championnes d'athlétisme, et l'ancien athlète Pierre Payssé. En 1915 Milliat en devient la présidente. Elle qui aime nager, faire du hockey, de l'aviron, va révéler une nouvelle corde à son arc : user de son charisme au service d'une cause, celles des compétitrices.

Le Femina est un vivier de championnes et va développer la pratique du football féminin. Il encourage la pratique de différents sports et différentes disciplines d'athlétisme. Une Fédération des sociétés féminines sportives voit le jour en 1917, dont Alice Milliat est d’abord trésorière, avant d’en prendre la présidence. En avril 1919,  la fédération organise ainsi le premier championnat de France de football pour les femmes, c’est alors une première mondiale. En l'occurrence, deux équipes parisienne s'y opposent, le Femina et l'En avant., et le Femina l'emporte. Mais les équipes font le tour de France, disputent des matches amicaux et suscitent la création de plusieurs clubs en province. C'est une première étape dans la démocratisation du sport féminin.

Sur la route de l'olympisme

Le Fémina Sport en 1920 avec Suzanne Liébrard, Germaine Delapierre, Lucie Cadiès, Thérèse Brulé, Lucie Bréard  et Jeanne Janiaud
Le Fémina Sport en 1920 avec Suzanne Liébrard, Germaine Delapierre, Lucie Cadiès, Thérèse Brulé, Lucie Bréard et Jeanne Janiaud
- Domaine Public

Le contexte de l'époque n'est pourtant favorable qu'aux femmes issues de l'aristocratie, pour des sports jugés compatibles avec la féminité, la grâce et la procréation. 

En 1900, quelques femmes étaient admises dans les épreuves olympiques de tennis, voile, croquet, dans les sports équestres et au golf. En 1904, elles se sont jointes aux épreuves de tir-à-l’arc, puis au patinage en 1908. 

Marguerite Broquedis, a été la première française championne olympique toutes disciplines confondues, et sa popularité était immense avant la Grande Guerre. Autre exemple, Suzanne Lenglen a remporté la médaille d'or olympique de tennis simple dames aux Jeux d'Anvers en 1920. Elle faisait partie des 65 femmes présentes à coté des 2 500 hommes en compétition. 

Après l'organisation du premier championnat de football  féminin, Alice Milliat demande au Comité international olympique l’inclusion des femmes dans les jeux, afin qu’elles intègrent les épreuves d'athlétisme dès l’édition de 1920 à Anvers, mais elle se heurte à un refus.

Elle organise donc en 1921, le premier meeting d’athlétisme féminin à Monte Carlo, après avoir pris contact avec des clubs de toute l'Europe. S'y retrouvent des athlètes venues de Grande-Bretagne, Italie, Norvège, Suisse et France.

Grâce à ces contacts, se crée la Fédération sportive féminine internationale dont le but est d'organiser les Jeux Olympiques féminins au stade Pershing de Paris en 1922. Ces jeux olympiques ont du être débaptisés en "jeux mondiaux" pour ne pas froisser la fédération internationale d'athlétisme présidée par Johannes Sigfrid Edström, mais ils ont bien eu lieu dans le bois de Vincennes, avec 77 sportives en compétition. La Britannique Mary Lines s’y illustre au sprint et au saut en hauteur, avec trois médailles d’or, deux d’argent et une de bronze.  

Coubertin rechigne toujours, mais les choses avancent pour les femmes. 

Quatre autres jeux mondiaux ont été organisés entre 1926 et 1934, à Göteborg puis à Prague, les délégations internationales féminines sont de plus en plus nombreuses. À Londres en 1934, l’événement attire plus de 6 000 spectateurs chaque jour. Parallèlement Coubertin quitte la direction du CIO en 1925.

1928, l'année charnière

Alice Milliat, à gauche, avec le jury d'athlétisme des JO d'Amsterdam en 1928
Alice Milliat, à gauche, avec le jury d'athlétisme des JO d'Amsterdam en 1928
- Domaine Public

En 1928, cinq épreuves féminines intègrent les compétitions d’athlétisme des Jeux Olympiques à tel point qu’une vraie concurrence s’engage et pour la première fois, à Amsterdam, les femmes peuvent concourir pour le 100 mètres, le 4 fois 100 mètres, 800 mètres et le saut en hauteur. Le CIO en profite également pour les mettre sous tutelle de fédérations dirigées par des hommes. La Fédération sportive féminine internationale est par exemple absorbée par la Fédération internationale d’athlétisme et s’éteint. Alice Milliat est invitée à participer au jury des épreuves d’athlétisme. Une première pour le CIO que de voir une femme dans l’un de ces jurys.

Mais Coubertin qui n'est plus président du CIO, persiste, alors que les femmes représentent 10% des compétiteurs : "Quant à la participation des femmes aux Jeux, j’y demeure hostile. C’est contre mon gré qu’elles ont été admises à un nombre grandissant d’épreuves". La presse est dans les mêmes mauvaises dispositions, on s'y moque du manque de grâce des sportives, d'un trop faible niveau, de leur fragilité ou de leur manque d’entrainement. Le CIO interdira donc ses épreuves aux femmes jusqu’en 1960.

Les Championnats mondiaux féminins perdurent jusqu'en 1936, et peu à peu le gouvernement néglige le combat de Milliat et cesse de la soutenir financièrement. En 1935, Coubertin est toujours hostile à la participation des femmes, il estime que "le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel ". Pour le rôle des femmes serait simplement de "couronner les vainqueurs". 

Pendant que Coubertin persiste, Alice Milliat insiste une dernière fois.  En 1938 avant les JO de Vienne, Milliat demande au CIO d’interdire les femmes dans ses compétitions pour qu’elles puissent participer aux Jeux féminins, qui offrent une plus grande diversité d’épreuves aux compétitrices. C’est un refus du CIO et  finalement il n’y aura pas de jeux mondiaux féminins en 38. 

Entre temps Alice Milliat a du prendre un peu de recul pour raison de santé, et petit à petit, les femmes vont se faire une plus grande place dans les épreuves olympiques.  

Il a fallu attendre les années 70 pour que les Nations Unies incitent le CIO à se mettre à la page, et 2007 pour que la charte olympique, proclame que “le rôle du CIO est d’encourager et soutenir la promotion des femmes dans le sport, à tous les niveaux et dans toutes les structures, dans le but de mettre en œuvre le principe d’égalité entre hommes et femmes."

Alice Milliat est morte en 1957 à Paris et a été enterrée à Nantes. Le futur équipement olympique de la porte de la Chapelle à Paris portera son nom, et ce sera le premier équipement olympique au monde à porter le nom d'une femme. 

3 min