Comment les Iraniens contournent la censure d'Internet pour diffuser des images sur les réseaux sociaux

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Comment les Iraniens contournent la censure d'Internet pour diffuser des images sur les réseaux sociaux

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"Le blocage d'Internet en Iran provoque des tueries de masse", sur une pancarte lors d'une manifestation à Londres en septembre
"Le blocage d'Internet en Iran provoque des tueries de masse", sur une pancarte lors d'une manifestation à Londres en septembre
- Vuk Valcic

Depuis mi-septembre et le début de la révolte, le régime iranien a considérablement réduit le débit de son réseau internet. Mais les Iraniens et les associations d'activistes parviennent à trouver des moyens de communication pour que les habitants "ne manifestent pas dans le vide".

Des petites filles qui se dévoilent et font un doigt d'honneur au portrait de l'ayatollah Khamenei, des arrestations brutales, des manifestations spontanées... Depuis le début de la révolte provoquée par la mort de Mahsa Amini, il y a presqu'un mois, des dizaines d’images symboliques et poignantes nous parviennent chaque jour d'Iran. Et ce malgré les sévères restrictions d'accès à Internet imposées par les autorités.

En toute subjectivité
3 min

"C’est très compliqué des récupérer des images car, quand il y a des manifestations, le régime coupe l’accès à Internet mobile. Or l’utilisation d’Internet en Iran, c’est surtout par portable", explique Ershad Alijani, journaliste iranien à RFI et France 24, où il travaille pour l'émission "Les Observateurs". Il vérifie et diffuse des vidéos amateurs venues de partout dans le monde. Le journaliste s'appuie aussi sur les comptes d'activistes à l’étranger, comme celui de Vahid Online, un Iranien qui habite aux États-Unis, suivi par 340.000 personnes sur Twitter.

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Ershad Alijani constate que, depuis le début du ralentissement d'Internet, les vidéos sont plus courtes. "Avant, on pouvait avoir des vidéos d’une ou deux minutes. Mais les autorités ont tellement limité la vitesse que c’est maintenant des vidéos de 15-20 secondes. Il faut parfois jusqu'à 6 heures pour charger 30 secondes !". Il les reçoit par les réseaux sociaux, mais ne préfère pas en dire plus, pour protéger ses "Observateurs". En effet, envoyer des images de manifestations ou de répression vers un pays occidental est lourdement sanctionné, puisque "c’est considéré comme de la propagande contre le régime".

"Le rôle des informaticiens à l'étranger est essentiel"

Pour communiquer plus discrètement, les Iraniens utilisent des VPN. Ce sont des réseaux privés qui "cachent les adresses IP et cachent la destination", explique Ershad Alijani. En France, les VPN sont connus surtout de ceux qui veulent modifier leur adresse IP pour accéder au catalogue Netflix américain par exemple. Mais en Iran, "chaque habitant a des dizaines de VPN sur le portable ou le PC pour se connecter à Internet. Tout le monde est expert en VPN. Je connais personnellement des grands-mères de 70 ans qui s’en servent pour aller sur Whatsapp par exemple". Le réseau social est bloqué depuis le 22 septembre, tout comme Instagram. Facebook, Twitter, ou YouTube qui sont inaccessibles depuis plusieurs années.

"Sans VPN, l’Iran devient la Corée du Nord, on ne sait vraiment plus rien", résume le journaliste iranien. Dans ce contexte, "le rôle des informaticiens à l’étranger est essentiel", d'après Ershad Alijani, qui explique que beaucoup de VPN gratuits sont conçus à l'étranger, par des activistes et des organisations de défense des droits de l’Homme. "Il faut que les informaticiens restent mobilisés c’est même plus important que notre job de journaliste. Sinon les Iraniens manifestent dans le vide", dit-il.

Le problème, c'est que ces trafics VPN sont facilement identifiables et à leur tour bloqués par les opérateurs. Il existe aussi des boitiers de VPN qui permettent d'assurer une connexion robuste, chiffrée et sécurisée. L'association française Nothing2Hide, qui défend l'accès à l'information, en fabrique. Ils en ont envoyé en Russie au tout début de la guerre, mais en Iran, le pays est déjà trop fermé, selon son directeur Grégoire Pouget.

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Un autre moyen d'envoyer des images, c'est de passer par l'application de messagerie chiffrée Signal. "Elle permet de communiquer de manière sûre, elle marche vraiment bien", explique Benjamin Sonntag, de l'association La Quadrature du Net. L'application est interdite en Iran, mais Signal a publié sur son site un guide pour permettre à chaque personne qui s'y connait un peu en informatique de créer un serveur proxy de son application. C'est un système qui permet à l'utilisateur d'ouvrir Signal et de l'utiliser, "sans le réseau sache que vous l’utilisez", explique Benjamin Sonntag, qui en a créé un en une heure.

Il l'a ensuite fait passer en Iran, via des réseaux de militants : "ça peut être utilisé par plusieurs milliers de personnes en même temps sans problème". Il ne peut pas le rendre public, car s'il devient trop visible"le gouvernement iranien peut blacklister l’adresse". "C'est comme un secret, si trop de gens le partagent, ce n'est plus un secret", explique Grégoire Pouget pour qui "le contournement de la censure, c'est un jeu du chat et de la souris". Lui aussi a crée un proxy. "Le vrai problème, c'est d'apporter cet outil aux gens qui en ont besoin", c’est-à-dire de développer son réseau d'activistes dans les pays les plus inaccessibles.

Peu de risque d'un blocage total d'Internet

Mais ces solutions, que ce soient les VPN ou les proxies, ne fonctionnent pas sans accès à Internet. Certaines provinces, où la répression est féroce, sont particulièrement touchées par les coupures. C'est le cas au Baluchistan qui a subi deux jours de blocage total, mais aussi du Kurdistan, où "il y a beaucoup de manifestations", note Ershad Alijani. "Il y peu de vidéos qui viennent de cette région", déplore-t-il. La connexion au monde extérieur est un enjeu majeur dans ce soulèvement. "La génération Z en Iran a grandi avec les réseaux sociaux, elle sait ce qu’il se passe ailleurs pour les jeunes de leur âge, à Rio, Paris, Istanbul. Ça intéresse particulièrement les jeunes femmes, elles qui par exemple n’ont pas le droit d’aller au stade. Ca canalise la colère", analyse Ershad Alijani.

"L’Iran a le pouvoir de bloquer internet parce qu’il n’y a que très peu d’opérateurs et il y a très peu de câbles qui sortent du pays. C’est très centralisé", prévient Benjamin Sonntag. Pour autant, il est peu probable que l'Iran bloque complétement internet. Ce serait "l'arme atomique, avec des retombées économiques énormes et difficiles à évaluer", explique Grégoire Pouget. Malgré un projet d'intranet national  (détaillée dans "Le Monde"), il y a encore des entreprises qui travaillent avec des partenaires étrangers. En cas de coupure totale, elles n'auraient plus accès aux serveurs étrangers, et ne pourraient plus travailler que sur des documents qui sont physiquement stockés en Iran par exemple.