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Connaissez-vous Sadie Peterson Delaney, la femme qui a inventé la bibliothérapie ?

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Sadie Delaney Peterson en 1950, recevant un doctorat honorifique de l'Université d'Atlanta.
Sadie Delaney Peterson en 1950, recevant un doctorat honorifique de l'Université d'Atlanta.
- Bibliothèque Sadie Peterson Delaney African Roots

Elle s'appelle Sadie Peterson Delaney et était bibliothécaire en chef de l'Hôpital des anciens combattants en Alabama. Elle est la pionnière de la bibliothérapie. Portrait

On parle de plus en plus de bibliothérapie. Les écrivains ou les puristes, trouveront peut-être absurde que l'on s'intéresse aux livres comme à des médicaments, la littérature étant un art, un espace de recherche. Mais pour une femme comme Sadie Peterson Delaney, jeune poétesse, amoureuse de belles lettres, le contact avec les histoires, la langue, le style pouvait avoir une dimension thérapeutique. Elle l'a découvert en allant travailler dans un hôpital de vétérans. Voici son histoire.

A 20 ans, une  jeune fille studieuse et inspirée

Sadie Peterson Delaney est une jeune fille née dans l'état de New York en 1889. Elle est assez chanceuse pour aller au lycée, puis entamer des études d'assistante sociale. Elle était aussi très impliquée dans les activités de l'église de son comté, l'une des plus anciennes de l'état de New York. Elle s'est très vite faite remarquer en tant que poétesse prolifique au point de devenir présidente d'une société littéraire, et en tant que militante pour le droit de vote des femmes. Elle a dans un second temps entamé de nouvelles études et obtenu son diplôme de bibliothécaire en 1921 à New York.

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Bibliothécaire à 32 ans

Elle avait donc trente-deux ans quand a commencé sa carrière. Elle s'est très vite investie à la bibliothèque de Harlem pour développer des programmes de lecture pour tous, quelle que soit l'origine raciale, pour aider les aveugles ou les jeunes délinquants à accéder à la lecture. Elle a aussi favorisé la constitution d'un fonds de livres afro-américains à la bibliothèque publique de New York et les Américains lui doivent l'organisation de la première exposition d'art afro-américain dans cette bibliothèque. 

En 1924, on lui propose un poste à l'hôpital de Tuskegee, spécialisé pour les vétérans, en Alabama. La bibliothèque est très pauvre, 200 livres et une table. Sadie Peterson Delaney est chargée de créer un service de prêt de livres pour les patients. Ce sont des vétérans d'origine afro-américaine pour lesquels elle va donc constituer un fonds d'ouvrages africains ou afro-américains. 

Toute sa mission a consisté à s'adapter à des lecteurs handicapés, souffrant de traumatismes psychologiques, ou parfois ne sachant pas lire.  Dans un premier temps, elle a cherché à faire de la bibliothèque un lieu d'accueil, de rassemblement, et d'échange. Autour de contes, de récits, de lectures à haute voix, de discussions, elle a permis aux soldats en soin de retrouver des sensations ou des sentiments disparus, d'ouvrir quelques fenêtres pour voir au-delà de leur désespoir, bref, de voir le monde différemment. 

Le centre de soins des anciens combattants de Tuskegee
Le centre de soins des anciens combattants de Tuskegee
- Département américain des Anciens Combattants

Des choix sur-mesure pour chaque cas

Sa méthode, c'est le sur-mesure. Après s'être renseignée sur l'histoire de chaque patient, elle adaptait ses propositions de lecture. Poèmes, biographies, chants d'Afrique, ses propositions étaient faites en fonction de chaque patient, car, grande lectrice, elle savait ce qu'ils trouveraient dans tel ou tel livre. 

Au fil de l'amélioration de l'état des vétérans, elle adaptait les choix de romans. Au bout d'un an d'activité, le fonds de sa bibliothèque est passé de 200 à 4000 livres. 

Cela parait banal aujourd'hui, mais faire circuler des chariots de livres dans les chambres pour ceux qui ne pouvaient pas marcher, était une idée novatrice au début du XXe siècle. Plus tard, Sadie Peterson Delaney s'est même arrangée pour que les livres soient projetés, afin que ceux qui ne pouvaient pas les tenir entre leurs mains, puissent les lire malgré tout. Ayant appris le braille au début de sa carrière, elle a aussi veillé à ce que des vétérans aveugles l'apprennent pour pouvoir accéder eux aussi aux romans.

Au-delà des moments de discussion en groupe, Delaney a ensuite incité ses patients-lecteurs à participer à des foires aux livres, et à s'exprimer en public au sujet des livres qu'ils appréciaient. Elle les a même fait participer à des émissions de radio dès 1927. 

Un exemple aux Etats-Unis et en Europe

Dix ans après avoir pris les rênes de l'activité de l'hôpital Tuskegee, Delaney est devenue un exemple à suivre. Des étudiants de plusieurs universités viennent observer sa méthode. Des bibliothécaires d'Europe et d'Afrique lui rendent visite. Elle part à Rome en 1934 pour donner une conférence. 

Sa méthode thérapeutique s'appuie sur le pouvoir évocateur des histoires, l'ouverture de l'imagination, ce qui permet notamment de sortir d'une problématique psychologique ou émotionnelle. Avec la fiction, d'autres possibles se construisent sous les yeux du lecteur. 

En 1948, 1949 et 1950, elle a été reconnue comme femme de l'année par des organisations de femmes d'affaires afro-américaines, ou de défense des droits civiques, et elle a reçu un doctorat honorifique de l'Université d'Atlanta. 

Inspiratrice pour les générations futures

En France, Delaney a notamment inspiré Lucie Guillet, qui, après la seconde guerre mondiale, incitait les personnes souffrant d’une maladie mentale, à lire de la poésie. En 1973, s'est développée aussi la théâtrothérapie, en collaboration avec les psychiatres. C’est à partir des années 2000 que la bibliothérapie commence à être reconnue et mise en pratique, notamment en Angleterre, ainsi qu’au Canada (Québec). Dans ce pays, on l'intègre dans différentes thérapies psychologiques pour les jeunes hyperactifs, dépressifs, ou enfants souffrant de phobie sociale. 

Toutes les archives de Sadie Peterson Delaney sont conservées à la New York Public Library.