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CRITIQUE - "Combats et métamorphoses d’une femme" : Édouard Louis divise Le Masque & la Plume

CRITIQUE - "Combats et métamorphoses d’une femme" : Edouard Louis divise Le Masque & la Plume
CRITIQUE - "Combats et métamorphoses d’une femme" : Edouard Louis divise Le Masque & la Plume
© AFP - Joel Saget

L'auteur de "Qui a tué mon père" et "En finir avec Eddy Bellegueule" consacre son dernier livre à l’histoire de la métamorphose sociale de sa mère, longtemps exclue par la violence de sa condition féminine et sociale. Un livre par lequel il s'attache à extraire la difficulté d'existence de son invisibilisation.

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Un bref récit d'environ 120 pages. L'auteur de "En finir avec Eddy Bellegueule" où il n'était pas tendre avec ses parents, se réconcilie ici avec sa mère, Monique Bellegueule, laquelle avait déclaré avoir été très blessée par le livre où son fils disait avoir eu honte d'elle. 

Ici, il raconte tout ce qu'elle a enduré, de mariages avec des hommes à la fois alcooliques et violents, des maternités à répétition, la pauvreté et même la misère. Mais elle a fini par quitter son mari, sa famille, son village de la Somme et s'est installée à Paris. 

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Édouard Louis, lui-même "transfuge de classe", admire qu'elle ait eu le cran de se métamorphoser, d'obtenir enfin l'autre vie qu'elle méritait. Et, à la fin, il l'invite dans des restos chics à Paris. Il lui offre même de fumer une cigarette avec Catherine Deneuve. Tout à coup, écrit-il, "le bonheur lui a donné une jeunesse". Un livre ouvertement de la réconciliation. 

C'est le livre qui m'a le plus touché de lui, car dénué de polémique idéologique.

Frédéric Beigbeder regrette un livre "commercial" et "se demande pourquoi l'auteur se victimise autant"

"C'est lui qui dit qu'il est contre la littérature. Dans tous ses entretiens, il explique que la littérature ne devrait pas être le lieu de l'implicite mais de l'explicite, que la suggestion, ou la litote, sont des preuves de la domination de la bourgeoisie qui veut taire la pauvreté et la misère. C'est une théorie qui se défend, pourquoi pas, après tout. 

Mais, moi, je préfère le "suggérer" en réalité au "surligner". Et tout est surligné chez Édouard Louis, depuis toujours. Là, il a un mérite, c'est que ça se lit en 15 minutes. C'est 14 euros.

Le titre est très commercial.

C'est là où je me dis que même Delphine de Vigan n'a pas osé faire ça. C'est un titre pour toucher les masses et séduire en ce moment. Et en réalité, c'est un conte de fées. C'est l'histoire de cette femme battue qu'il méprisait auparavant et que, maintenant, il admire, qu'il sauve. 

Elle s'échappe de sa condition terrible et sûrement réaliste, sûrement vrai, respectable, bien sûr, mais enfin, ça sonne un peu comme un feel good book… Et il est comme tous ces livres qui nous expliquent le développement personnel… C'est assez effrayant, et ce n'est pas grand chose.

C'est le moins pire de ses livres, mais c'est le roi du misérabilisme chic, c'est Caliméro : il passe son temps à se plaindre…

En réalité, si on regarde son destin, c'est un exemple de la réussite et de la méritocratie. C'est quelqu'un qui sort d'un milieu social dur et qui, grâce à son intelligence, a réussi à faire Normale sup et à devenir un écrivain célébré dans le monde entier. Il est le contre-exemple de toutes les théories de Pierre Bourdieu qui disait toujours que quand on était inculte, c'était pour la vie. Il est la preuve de quelqu'un qui s'est totalement émancipé, et sa mère avec lui, tant mieux. 

Pourquoi se plaindre et se victimiser en permanence ? Il y a une contradiction là qui me choque.

Je reconnais une chose : quand il dit du mal du "suggérer", il est assez bon dans ce qu'il critique parce que les rares moments où vraiment on peut être touché, ce sont les ellipses. Il y a des moments où il se rapproche de sa mère. Et c'est précisément parce que c'est tu, que ça bouleverse. Mais qu'il ne dise pas du mal de l'implicite parce qu'il en fait très bien".

Patricia Martin perplexe vis-à-vis des sentiments que partage l'auteur quant à la condition des pauvres 

"Je suis très très perplexe à dire vrai, parce que, moi, j'avais lu En finir avec Eddy Bellegueule qui était un très bon livre. Il avait tué, en tout cas symboliquement, ses parents, y compris sa mère. Il était obligé de vivre à l'hôtel parce qu'il avait un frère qui le menaçait de le tuer. Il se renie à lui-même en mettant sous le tapis d'où il vient. 

Là, il se réconcilie avec sa mère parce que, finalement, elle se met en accord avec lui. Il y a quand même un truc qui me gêne, une sorte de mépris de sa part. Sa mère aurait pu ne jamais quitter sa condition et, à la limite, lui ça ne le regarde pas. 

Il y a un mépris, d'une manière générale, chez lui, pour la condition des pauvres… À ce point qu'on dirait que les pauvres n'aiment pas lire, qu'ils n'ont pas envie que leur enfant s'émancipe et devienne mieux qu'eux. 

Il y a toute une vision de la pauvreté qui finit par me gêner.

Quant à sa trajectoire personnelle, je comprends très bien qu'il soit revenu sur le rejet initial. Mais enfin, il ne va pas faire un membre de la famille après l'autre, alors que c'est un type qui, à mon avis, a énormément de talents. Il n'aime pas la littérature mais qu'il le fasse à ce moment-là en inventant des choses ou qu'il écrive des essais ou qu'il pense de façon philosophique".

Jean-Claude Raspiengeas s'est totalement réconcilié avec Édouard Louis et salue "un sacré parcours"

"C'est le livre qui, moi, me réconcilie avec Édouard Louis et, surtout, permet une révision des jugements que nous avons portés ces derniers temps sur lui, depuis son livre L'histoire de la violence

C'est un livre qui se raccroche très bien à son premier. Le problème, qui n'est pas faux, c'est qu'il est toujours dans son histoire de déterminisme de classe, alors qu'il l'a transcendé, il est allé très au-delà, il était plombé d'entrée, il n'avait aucune chance de s'en sortir. 

J'ai beaucoup reproché à Édouard Louis d'être dans la posture. Là, il ne l'est pas. Il est dans une description terrible d'un monde dont on ne se sort pas. Lui s'en sort. Pas les siens. Et, par miracle, il ne sauve pas sa mère, mais c'est sa mère qui se sauve à tous les sens du terme. Elle se sauve et lui observe cela. Il n'y est pour rien. Et il n'en revient pas. Il est touché.

Ce qui révèle chez lui une inquiétude, quelque chose de très profond. C'est quand même quelqu'un qui a toujours eu honte d'être ce qu'il était, puisqu'il portait en lui quelque chose de différent. Cette différence, qu'elle soit celle de l'homosexualité, qu'elle soit celle du savoir, le condamnait à être perpétuellement rejeté tout le temps. 

C'est quand même un sacré parcours.

Il y a un moment absolument magnifique, c'est quand il rentre au collège ou au lycée et il apprend des mots nouveaux : "fastidieux", "bucolique", "laborieux", "sous-jacent". Il rentre chez lui, porteur de ces mots qu'il n'a jamais entendu, jamais lu. Et, chez lui, on le rabroue en lui disant qu'il se croit supérieur aux autres. Mais vous n'imaginez pas le travail personnel qu'il a fallu faire. Surtout, ce que j'aime énormément, ce sont les combats de cette femme qui était prisonnière d'un statut dont on ne sortirait pas. C'est la métamorphose. 

Il faut qu'il se débarrasse de ses postures idéologiques sur la littérature, il est encombré de tout ça certes, et dès qu'il s'en extrait dans son livre, il devient Michel Foucault".

Pour Arnaud Viviant, Édouard Louis est devenu "le jeune visage de la littérature actuelle"

"Même si le titre est presque plus long que le livre, je pense que c'est son meilleur livre. Pour une bonne raison : les trois premiers, je les avais proprement détestés. Les deux premiers étaient vraiment des livres de délation, de ses parents, pour en finir avec Eddy Bellegueule, pour en finir avec ses parents, en finir aussi avec ce nom, imposer un autre nom que celui d'Edouard Louis. Le deuxième a conduit un homme en prison tout de même, ne n'oublions pas qui, depuis, a été innocenté du viol dont l'accusait Edouard Louis. Le troisième est celui où, soudainement, il redécouvrait son père comme le working class hero. Mais, là, c'est aussi un lieu de délation puisqu'il accusait Martin Hirsch, François Hollande, Nicolas Sarkozy de la mort de son père encore une fois. 

Là, c'est la première fois qu'il offre un livre d'amour et purement d'amour. Il n'y a pas de délation.

Ça m'a fait penser à ces colliers de nouilles que les enfants fabriquent à l'école maternelle pour la fête des Mères. C'est marrant parce que le livre commence justement sur la destruction d'un de ces objets : c'est son petit frère qui a fabriqué un objet pour lui à l'école, une bouteille de coca avec du sable de couleur et c'est Édouard Louis qui le casse. Et sa mère de lui dire n'avoir jamais vu un enfant aussi cruel. 

Tout le livre essaie de prouver que, justement, il n'est pas cet enfant si cruel.

Ce qui m'intéresse, c'est l'idée qu'il soit contre la littérature. C'est vraiment très intéressant parce qu'Édouard Louis n'a plus besoin d'écrire de livres. D'ailleurs, celui-ci en est à peine un. C'est un simple texte.

Il est devenu le jeune visage de la littérature aujourd'hui. C'est bien pour cela qu'il peut se permettre d'être contre

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

"Combats et métamorphoses d’une femme" d'Edouard Louis

11 min

📖  LIRE - Édouard Louis : Combats et métamorphoses d’une femme (Seuil)

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