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CRITIQUE - "La Beauté dure toujours" : pourquoi Alexis Jenni peut-il mieux faire ?

"La Beauté dure toujours" - Pourquoi Alexis Jenni n'a-t-il pas réussi à convaincre pleinement les critiques du Masque & la Plume ?
"La Beauté dure toujours" - Pourquoi Alexis Jenni n'a-t-il pas réussi à convaincre pleinement les critiques du Masque & la Plume ?
© AFP - Joel Saget

Le prix Goncourt 2011 vient de faire paraître son tout nouveau roman dans lequel il interroge les mystères du sentiment amoureux dans toutes ses dimensions par l'intermédiaire de son narrateur pour qui "l'amour n'est qu'une langue étrangère […] apprise dans les livres". Qu'en a pensé "Le Masque & la Plume" ?

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Imaginez un romancier quinquagénaire désabusé, bougon, très exaspéré par le culte que l'époque voue à un autre écrivain qui ressemble follement à Michel Houellebecq, chez qui : "L'amour est un naufrage avant même de commencer". 

Au contraire, notre romancier veut croire qu'on peut encore écrire sur le grand amour et même le vivre. Il s'inspire donc d'un couple d'amis qui sont ensemble depuis douze ans. Ils racontent leur histoire à Paris, "ville de cyniques, où personne ne croit en rien de peur de se faire avoir".

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Ça se passe pendant un été caniculaire, secoué par des manifs de gilets jaunes, même l'été. Il décrit leurs amours érotico-mystiques. Ça revient de manière régulière dans le livre, en s'inspirant du "Cantique des cantiques" : 

"Je voudrais savoir pourquoi deux personnes peuvent rester côte à côte, se frotter longuement l'une à l'autre et prendre plaisir et continuer pendant des années ?"

Est-ce que les couples heureux ont une histoire ? Un défaut de Jenni ?

Olivia de Lamberterie regrette que "le livre soit beaucoup plus froid qu'il n'aurait dû l'être"…

"Les gens heureux n'ont pas d'histoire, mais l'amour heureux en a encore moins. C'est pour ça que je trouve le projet initial vraiment très intéressant, de s'intéresser à l'amour dans sa banalité qui n'est ni la rencontre ni la rupture. 

J'aime beaucoup aussi ce parti pris assez romanesque et romantique, de faire un roman qui serait vraiment anti Houellebecq ou anti Frédéric Beigbeder aussi qu'on devine dans un dîner littéraire assez drôle, je trouve, au début du livre. 

Après, le projet n'est pas tout à fait réussi…

Sans doute parce que, d'abord, il y a une très grande distance : on a vraiment l'impression que Alexis Jenni le fait comme une sorte d'explorateur, comme cette émission où on part en terre inconnue : c'est un terrain tout à fait étrange pour lui. La mécanique à trois voix ne marche pas très bien parce qu'il y a, d'un côté, le narrateur qui, pour explorer, ce mystère, raconte l'histoire de ce couple et de son ami.

Je suis pas sûr non plus que les ponctuations mystico-érotiques soient tout à fait indispensables. 

C'est un livre qui devrait être animé par une sorte de flamme et c'est un livre qui reste très froid.

Et puis, il y a, parfois, des fulgurances. On a l'impression qu'il est presque dérangé par son objet… Et puis, tout d'un coup, il y a une belle chose qui fait qu'on lui pardonne. Comme, par exemple, la femme qui, avec cet homme étranger à l'amour, parle le plus juste, sans arrêt dessinée par son mari, quand, un jour, elle lui dit qu'elle ne se reconnaît pas dans le miroir, mais qu'elle se reconnaît dans ses dessins. Elle lui demande si elle est aussi belle que ça, et lui répond que : "non, j'invente ta beauté". Elle est furieuse. Il aurait pu au moins lui mentir, mais non. 

J'ai trouvé que, finalement, la définition de l'amour qui dure c'est peut-être ça : inventer la beauté de l'autre. Cela m'a plu".

Partagé, Arnaud Viviant estime que c'est un livre qui veut parler d'amour mais qui reste "malheureux de soi"

"J'ai à peu près tout oublié de "L'art français de la guerre", son prix Goncourt 2011. J'en avais dit beaucoup de mal au Masque, mais la seule chose dont je me souvienne, c'est qu'il y avait déjà le thème du dessin qui illustraient les passages les plus réussis du livre. 

On retrouve là l'importance du dessinateur et ce quelque chose d'étrange chez Alexis Jenni, dans sa manière de penser : on a l'impression qu'il préfère le dessin à l'écriture

Le langage est, pour lui, tissé de mensonges. C'est ce qu'écrit le fameux narrateur de l'écrivain. Il y a ce rapport malheureux à son propre objet qui est l'écriture, la littérature. Tout le livre est comme ça. 

C'est un livre malheureux de soi.

Le type est écrivain. D'abord, il jalouse ceux qui réussissent, et Houellebecq en particulier. Il y a ce rapport selon lequel il veut parler de l'amour, mais finalement, il parle quand même très souvent de son contraire, une forme de haine. Il y a des belles choses comme la page sur "Belle du Seigneur" est formidable. Quant aux "gilets jaunes", ici vus par des bourgeois pour une fois solidaires. 

Il y a des belles choses, mais on a l'impression que c'est raconté par quelqu'un qui veut parler d'amour, d'érotisme, mais qui a des aigreurs d'estomac…"

Il y a des reflux gastriques en permanence dans ce livre…

Patricia Martin l'a trouvé "merveilleux" !

"On est en terrain étrange. Ça a quelque chose d'assez inattendu avec ce narrateur qui n'aime pas trop l'amour et qui n'aime ni le faire ni l'écrire. Mais les pages sur "Belle du Seigneur", les pages sur Anna Karénine aussi, où il parle du soi, d'un amour dépressif, soit d'une toxicomanie amoureuse. 

Ça a le mérite d'être un livre reposant et, pourtant, ça vacille à certains moments.

Mais il y a une évidence de l'amour. Il n'y a pas de feinte. Il n'y a pas d'affectation. Il n'y a presque aucune prise pour le langage. 

C'est un état psychique qui ouvre les sens de part une immobilité heureuse.

C'est un livre très féministe parce que, lui, il est happé par elle. Il la dessine, il la désire là où son mari ne désirait qu'une chose : la faire sienne et voir son plaisir par rapport à lui, à ce qu'il lui donne. Ils sont complètement dissemblables. Ils ne comprennent rien à ce qui arrive, mais cela advient et le bonheur peut être atteint". 

D'une telle profondeur, d'une telle puissance et d'une douceur !

Michel Crépu estime que l'auteur veut faire mieux que Houellebecq, mais n'y est pas encore parvenu

"Alexis Jenni est hanté par l'idée de trouver un chemin parallèle à celui que Michel Houellelbecq a su se créer et qui serait la possibilité pour lui de faire mieux que lui. D'arriver à trouver une formule romanesque sur l'amour aujourd'hui et donc d'arriver à donner au lecteur, sinon une philosophie de l'amour d'aujourd'hui en toute fin, quelque chose qui ressemble de très près à ça. 

Il se trouve que Houellebecq y est arrivé. C'est comme ça et ça peut ne pas faire plaisir à beaucoup de gens, mais c'est un fait que Houellebecq a décroché la timbale sur ce terrain-là, comme dans d'autres terrains. Le terrain de l'amour est le terrain le plus décisif où les enjeux sont les plus forts. 

Là, je trouve que l'entreprise de Jenni est tout à fait touchante, honorable mais ne peut pas se défaire d'un certain chagrin, d'un certain malheur à mener le combat jusqu'à un terme qui n'est pas encore atteint".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

"La Beauté dure toujours" d'Alexis Jenni

8 min

📖  LIRE - "La Beauté dure toujours" d'Alexis Jenni (Éditions Gallimard)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧  Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre