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CRITIQUE - Le Masque & la Plume bluffé par le "Journal amoureux" de Benoîte Groult et Paul Guimard

Paul Guimard et Benoîte Groult, Paris, décembre 1957
Paul Guimard et Benoîte Groult, Paris, décembre 1957
© AFP

Plongé dans la vie du jeune couple, voué à devenir les écrivains émérites tant reconnus aujourd'hui. Un journal qui constitue tout autant un remarquable témoignage de la société des années 1950, tel que le féminisme naissant. Période qui a vu, en 1957, Paul Guimard remporter le prix Interallié pour "Rue du Havre".

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Les dates du titre de ce journal (1951-1953) sont totalement fausses. Il a été rédigé à quatre mains, à partir de 1959, le couple venait de faire un tour du monde sur le yacht d'un richissime homme d'affaires. Paul Guimard, prix Interallié 1957, pour "Rue du Havre", et Benoîte Groult, qui, elle, n'avait rien encore publié d'intéressant, décident de rédiger ce faux journal. 

Une manière assez élégante pour le mari, déjà écrivain, d'offrir à sa femme de le devenir comme l'avait prévu Paul, estime Blandine de Caunes, la fille de Benoîte Groult et de Georges de Caunes dans la préface : 

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Ce galop d'essai a permis à maman d'oser enfin se lancer.

Dans ces pages, Benoîte Groult, qui est journaliste à l'époque, à la radio, clame haut et fort son féminisme. Elle entend bien ne pas être gouvernée par son mari. Elle passe son permis de conduire. À l'époque, c'est audacieux. Elle s'offre une 4CV. Après le luxe, ce sera de s'offrir une Simca Aronde. 

Elle cultive son jardin du Val d'Oise, où elle met beaucoup de crottin de cheval. Elle lit le marquis de Sade, tout en râlant : 

Je cumule les fonctions de nurse, cuisinière, femme de ménage, laveuse, journaliste et épouse.

Et, pendant ce temps-là, Guimard, le futur auteur des "Choses de la vie", court les studios de radio et de cinéma, il flirte avec une certaine Marie-Claire, dont Blandine de Caunes nous glisse qu'il a été l'autre grand amour de Guimard. Il fait des poèmes, quand il en a marre de faire son journal. Il lit Fantômas, la série noire. 

Drôle de couple. Elle est tout à fait du côté de Beauvoir et lui du côté de Giraudoux.

Pour Olivia de Lamberterie, c'est "une merveille d'esprit et un journal réjouissant"

"Il lit les 31 tomes de Fantômas. Cet homme ne fait rien. 

C'était totalement réjouissant.

Le principe me semble surréaliste, d'écrire un faux journal avec votre amant-compagnon-mari, tout en sachant qu'il va être lu. Il y a une tradition littéraire chez les Groult. La mère de Benoîte les avait encouragées, enfants, sa sœur et elle, à écrire un journal. La mère encourageait les deux à écrire en leur disant qu'il y avait deux choses importantes dans la vie : se laver les dents et lire à haute voix son journal pour, justement, faire éclore son propre talent. 

Il n'y a absolument aucune intimité. Ce qui est intéressant c'est que, très vite, il devient une sorte de dialogue entre les deux parties adverses.

Paul Guimard est mécontent de découvrir qu'elle lit ses passages comme si c'était indiscret. L'intimité, chez les Groult, ça n'existe pas. Je me souviens très bien de Blandine de Caunes qui me racontait qu'elle lisait elle-même le journal de sa mère, que sa mère lisait le sien, qu'elle lisait celui de sa sœur, que, vraiment, l'intimité n'existait absolument pas dans cette famille-là. 

Après, il y a deux choses vraiment passionnantes : l'éveil du féminisme de Benoîte Groult. J'ai regardé les dates et je cherchais quand les femmes avaient eu le droit d'avoir un compte en banque. C'est seulement en 1964. Là, vraiment, les femmes, elles n'ont droit de rien… sauf de commencer à travailler. Et elle a cette formule géniale qu'on a le droit de travailler mais que, finalement, quand on déserte le domicile, l'homme au foyer n'a pas l'idée de recoudre un bouton ou de faire des tâches ménagères. Elle dit que la femme a gagné le droit de faire des heures supplémentaires. 

C'est en même temps le portrait d'une époque.

On voit un couple qui part aux sports d'hiver, qui va au cinéma… Il y a des passages qui sont quand même aujourd'hui hautement politiquement incorrects : quand elle cherche un dentiste pour ses filles, mais qu'elle veut absolument qu'il ait un nom bien français, je pense que ce genre de choses ne pourrait plus s'écrire aujourd'hui. Et heureusement. 

Quant à ma grande découverte, c'est Paul Guimard, génial, qui remplit, lorsqu'il arrive à l'Elysée, un petit formulaire où il faut renseigner son parcours avec des écoles, les études. Lui il barre tout et il écrit : "sait lire et écrire".

C'est vraiment une merveille d'esprit, d'humour, de mauvaise foi, de fainéantise.

Tout ce qu'il veut, c'est une pièce bien chauffée, un repas chaud. En même temps, c'est un éloge du couple, parce que l'un et l'autre le disent chacun à leur manière : c'est la seule aventure qui en vaille la peine".

Patricia Martin l'a trouvé "merveilleux"

"En parlant de Paul Guimard, je pense qu'on fait plaisir à Blandine de Caunes qui, précisément dans sa préface, regrette qu'il ne soit pas plus connu, qui lui fait aussi une déclaration d'amour. Elle l'a aimée comme un père, elle veut l'épouser. 

C'est très intéressant parce qu'on voit ce parcours de féminisme tout à la fois : une femme qui est très déterminée et qui, en même temps, accepte, par la force des choses, ce qui lui est imposée à la maison. Lui, il n'a rien contre les femmes. C'est une question d'éducation. Il n'est pas pour les suffragettes, il ne va pas les soutenir, mais il regarde et laisse venir. Il croit profondément, en revanche, à l'égalité entre les hommes et les femmes. Il pense même que c'est la seule aventure qui justifie tous les risques. Donc, il faut venir un petit peu à sa rescousse. 

Il y a un très beau moment, où il feuillette un agenda, parce qu'elle écrivait vraiment tout ce qu'elle faisait tel un agenda. C'est merveilleux parce qu'il découvre une autre femme, il y a une espèce d'élan d'amour pour elle absolument extraordinaire à ce moment-là".

Arnaud Viviant a découvert et adoré Paul Guimard !

"Moi aussi j'ai découvert Paul Guimard, qui m'a beaucoup plu. Je pense que le féminisme n'existerait pas sans Paul Guimard, d'une certaine manière (rires). Il adore les westerns, mais il y a un moment où il dit qu'il en a le ras-le-bol car c'est la nouvelle mode, l'indien est rétabli dans ses droits et regrette les premiers westerns où c'était un peu plus sauvage. 

Puis ses poèmes sont tellement feignants. C'est le roi de la paresse. Et je l'adore !" 

Michel Crépu bluffé par "un équilibre subtil et parfait entre le sérieux et le plaisir"

"Ce n'est pas que l'intimité n'a pas de place dans ce livre. C'est simplement qu'il n'est pas nécessaire de fermer les volets pour que l'intimité s'installe. C'est ce qui me bluffe dans la lecture de ce livre. 

Cette espèce d'équilibre parfait qu'il y a entre le sérieux et le plaisir.

C'est aussi un trait d'époque : on pense ce que l'on fait, on est capable de le justifier intellectuellement. On sent que la bibliothèque n'est pas loin derrière. Ça se retrouve dans le texte de ce journal amoureux qui est à la fois sérieux et frais".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

"Journal amoureux" de Benoîte Groult et Paul Guimard

9 min

📖  LIRE - "Journal amoureux" de Benoîte Groult et Paul Guimard (Stock)

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