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CRITIQUE - Que pense Le Masque de la biographie de Milan Kundera dressée par Ariane Chemin ?

La journaliste et écrivaine Ariane Chemin, 2016
La journaliste et écrivaine Ariane Chemin, 2016
© Getty - Jean-Marc ZAORSKI / Contributeur

La journaliste du Monde à souhaité retracer l'histoire du célèbre écrivain tchèque Milan Kundera. Si celui-ci refuse toute apparition depuis presque 40 ans, Ariane Chemin a souhaité partager une quête intimiste qui se veut en même temps romanesque. Les critiques regrettent l'absence de référence à ses livres.

Le livre présenté par Jérôme Garcin

Dans cette enquête, la journaliste du Monde poursuit un fantôme, puisque ça fait 37 ans que Kundera "préfère ne pas". Depuis un passage chez Bernard Pivot, dans "Apostrophes" en 1984, Kundera, qui a aujourd'hui 92 ans, refuse d'apparaître et n'accorde plus aucun entretien, comme Beckett ou Maurice Blanchot autrefois, estimant que seule son œuvre parle pour lui. 

Ariane Chemin ne l'a pas rencontré mais elle a enquêté sur son parcours. Elle est allée dans sa ville natale, en République Tchèque. Elle est allée à Prague pour comprendre la jeunesse communiste de l'écrivain, ouvrir les archives du renseignement tchèque. Il y a quand même 2300 pages pour tenter de lever le soupçon de délation qui pèse sur lui. 

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Elle a retrouvé sa trace à la fac de Rennes, où il a enseigné en arrivant en France au milieu des années 70 et elle a beaucoup échangé de textos avec sa femme Véra, une ancienne présentatrice de télévision tchèque qui veille très jalousement, avec un pendule, sur son mari. Sa seule récompense arrive à la toute fin du livre : Ariane Chemin entend quelques instants au téléphone la voix douce et traînante, dit-elle, de son idole, avant que le téléphone ne soit arraché des mains par Véra qui a ce mot incroyable "Milan est comme un vieil Indien qui a peur qu'on lui vole son âme".

Frédéric Beigbeder regrette qu'aucune mention de l'œuvre de Kundera ne soit faite

"Pourquoi est-ce qu'il se cache ? Pour une raison très simple, c'est parce qu'il veut qu'on lise ses livres tel qu'il les a établis. Il n'y a pas de biographie, pas de chronologie dans l'œuvre de Kundera en Pléiade. 

Or, c'est ce que Ariane Chemin ne fait pas. Elle ne parle quasiment jamais des livres. 

C'est quand même un peu embêtant parce que c'est probablement un livre que Kundera aurait détesté.

C'est embêtant si elle veut faire un livre sur une idole. Par ailleurs, j'aime bien sa désobéissance. Je trouve qu'elle a du charme et que c'est un livre qui est vraiment assez allègre. 

Il y a juste une coquille que je voudrais signaler, mais qui est d'une grande poésie involontaire, page 37, parce que, probablement, il y a eu un correcteur automatique qui a fait "rechercher-remplacer" et qui a voulu mettre l'accent circonflexe à l'envers sur le prénom de Véra. Du coup, à un moment, il y a le verbe "sauvera" avec un V majuscule avec l'accent (rires) et traduit cette idée que c'est Véra qui le sauvera. Eh bien si c'est volontaire, c'est très joli !"

Olivia de Lamberterie fascinée par Véra Kundera qui est, selon elle, le véritable personnage de ce livre !

"Ce livre fait penser à un de mes récits préférés : le livre de Gay Talese "Sinatra a un rhume" puisque c'est la même catégorie d'ouvrages qui consistent à chercher comme cela un sujet qui se refuse constamment. 

A la recherche de Milan Kundera non, mais à la découverte de Véra oui ! C'est en cela que ce livre m'a beaucoup plu car Véra Kundera est un personnage de son mari : elle a cette ironie, cette révolte, elle est très très drôle, elle est absolument irrésistible. Elle est très courageuse parce qu'elle a refusé de rentrer aux Jeunesses communistes. Elle a préféré être serveuse, c'était une grande journaliste, une sorte de Christine Ockrent, qui a quelque chose de merveilleux qui ressemble à cette femme qui vient de mourir et que j'adorais Alice Springs, l'épouse d'Helmut Newton, qui avait compris avant tout le monde que son mari était un génie et elle s'était mise à son service tout en faisant des photos formidables.

Véra Kundera a un peu la même démarche. Elle comprend avant tout le monde que son mari est un génie. Quand ils se rencontrent, il lui demande si elle sait taper à la machine. Elle tape les manuscrits de son mari qu'elle protège. En même temps, il est merveilleux avec elle. Il y a une toute petite anecdote quand il lui dit qu'il a écrit Le livre du rire et de l'oubli pour la faire rire parce que cet été là, en 1976, elle avait une mélancolie de son pays". 

Arnaud Viviant regrette lui aussi une biographie sans la référence fondamentale de son œuvre…

"Le concept de femme d'écrivain n'est pas vraiment un concept féministe. Mais c'est un livre qui se lit avec beaucoup de plaisir ! 

Si Marcel Proust était toujours là de nos jours, il écrirait un contre-Ariane Chemin sur le modèle de son c_ontre-Sainte-Beuve_. Parce que c'est exactement ce que Proust détestait par rapport à Sainte-Beuve, son approche de "midinette". Elle assume avoir un rapport de "midinette" par rapport aux écrivains. On se souvient de la colère de Michel Houellebecq quand elle lui avait fait le même coup : le fait de raconter l'écrivain.

Mais aller fouiller n'est pas le problème. Ici, il n'y a pas de lecture des livres… Et un écrivain c'est avant tout ses livres. C'est ce que disait Marcel Proust par rapport à Sainte-Beuve. 

Chez Ariane Chemin, il y a un côté Sainte-Beuve de ne pas citer les œuvres de son auteur.

Après la peopolisation du personnel politique, si on pouvait éviter la peopolisation des écrivains on s'en porterait pas plus mal !"

Pour Jean-Louis Ezine aussi il manque l'œuvre de Kundera…

"D'abord chapeau pour le travail de cette enquête très poussée ! 

Mais, en même temps, il y a aussi une sorte de déception qui vient d'un énorme non-dit sur ce parcours qui est, d'une part, le fait qu'on ne voit pas l'œuvre… Et quand tu sais que Kundera, l'un de ses mots préférés, c'est un mot de Flaubert qui dit : "pour que l'œuvre s'installe, il faut que l'artiste s'efface"…

Là, on ne retrouve pas cela. Kundera s'efface, certes on sait pourquoi, mais du coup, on devrait voir l'œuvre. Là, ça manque vraiment… En revanche, elle ne poursuit pas non plus l'analyse. Mais avant d'être l'absent, il a été un acteur dans l'autre monde, de l'autre côté du mur. Il a été un acteur de ce monde horrible. Je retrouve ici la racine d'un sentiment bizarre qui est celui du délire du secret. On le retrouve chez tous les écrivains qui ont subi la censure".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

"À la recherche de Milan Kundera" d'Ariane Chemin

9 min

📖  LIRE - Ariane Chemin : À la recherche de Milan Kundera (éditions du Sous-sol)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧  Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre