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Cryptomonnaies : après la faillite de FTX, "difficile de s'y retrouver" pour les victimes

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Une semaine après, la faillite de FTX a entraîné des centaines de milliers d'utilisateurs et d'utilisatrices
Une semaine après, la faillite de FTX a entraîné des centaines de milliers d'utilisateurs et d'utilisatrices
© AFP - Stefani Reynolds

Une semaine après la mise en faillite de la plateforme FTX, il est encore difficile de connaître exactement le nombre de victimes touchées et le montant du préjudice. Pour Ronan Journoud, avocat expert en cryptomonnaies, la situation juridique est elle aussi trop floue pour lancer des actions.

C'est à la fois l'un des plus grands crashes financiers de ces dernières années et l'une des situations les plus floues d'un point de vue juridique et économique. La semaine dernière, la plateforme d'échange de monnaie numérique FTX, créée en 2019, s'est déclarée en cessation de paiement après des révélations sur un possible conflit d'intérêt impliquant son patron Sam Bankmann-Fried. Les milliers de clients qui ont voulu retirer leurs placements se sont retrouvés bloqués.

Pour les victimes de FTX, qui avaient parfois misé gros dans ce placement risqué, difficile pour l'heure de lancer une action en justice. Ronan Journoud, avocat associé au sein du cabinet AdWise, suit le dossier de près : sur Twitter il y a quelques jours, il a lancé un appel aux victimes pour se réunir en vue d'une possible action de groupe en justice. Mais les données sont encore trop parcellaires, nous explique-t-il, pour lancer sans risque une quelconque action.

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FRANCE INTER : Que sait-on, aujourd'hui, des victimes françaises de la faillite de FTX ?

RONAN JOURNOUD : "J'ai lancé un appel pour voir s'il y avait des gens concernés et estimer la situation, et j'ai eu beaucoup de retours d'utilisateurs. FTX touchait à peu près un million de personnes dans le monde : au total, le préjudice serait de plusieurs milliards d'euros. En France, la plateforme était très populaire notamment pour le trading. A ce jour, on n'a pas de chiffre exact, mais de ce que j'observe à mon niveau, le préjudice va de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers d'euros. Et là, on ne parle que des particuliers.

Car il y a aussi les entreprises, qui jouaient le rôle d'intermédiaires et investissaient sur FTX pour le compte de leurs clients. Et celles-ci ont perdu des dizaines de millions d'euros. Les victimes sont à la fois des particuliers et des entreprises. Pour l'instant il est impossible d'estimer les pertes totales avant que tout le monde se soit regroupé, mais on parle de dizaines de millions d'euros, voire plus. Au delà de l'aspect financier, il y a l'aspect moral : je suis confronté à des victimes qui se retrouvent dans des situations où elles pourraient potentiellement faire une bêtise, quand on a placé toutes ses économies et qu'on perd tout du jour au lendemain."

Une semaine après la mise en faillite de FTX, quelle est la situation juridique ?

"Beaucoup d'informations fusent dans tous les sens, il est difficile pour les investisseurs comme pour les observateurs de s'y retrouver. Au niveau juridique, il y a deux institutions financières qui ont lancé des procédures. La régulation financière des Bahamas [où FTX était basé, ndlr] a gelé les fonds et nommé un avocat en tant que liquidateur ; et la société s'est placée sous procédure de redressement judiciaire dans l'État du Delaware aux États-Unis. Mais la personne nommée aux Bahamas conteste la validité de la procédure lancée aux États-Unis en disant qu'elle devrait avoir lieu aux Bahamas. Juridiquement on est en à ce stade, ça va vite évoluer mais on n'a pas encore accès à toutes les informations du dossier.

On est donc au tout début : on essaie de voir qui est impliqué, quelles sont les responsabilités de chacun, et évaluer, au niveau du groupe FTX, où ils sont situés. Ils avaient des sociétés un peu partout : en Europe, ils en avaient une à Chypre, mais pas d'entité française... Le plus important c'est d'analyser toutes les voies de recours possibles. Est-ce que ce sera opportun de mener une action de groupe en France ? Est-ce qu'il sera possible de s'associer à une "class action" aux États-Unis, sachant que la procédure de redressement est contestée par les Bahamas ?

Surtout, la question cruciale, c'est de s'adresser à quelqu'un de solvable, pour obtenir remboursement du préjudice. Chez FTX, on ne sait pas quelle filiale ce sera. Et on ne sait pas encore si d'autres acteurs sont impliqués. Petit à petit, on va avoir des informations officielles et pas juste des bruits sur Twitter : à ce moment-là, on pourra engager une vraie réflexion. Il ne faut pas se précipiter et engager une action en se trompant d'endroit, pour ensuite ne plus être éligible. On est dans une vraie période d'observation : ce serait prématuré de lancer une action, mais il faut bien suivre ce qu'il se passe."

Cette faillite et les conséquences qu'elle entraîne a-t-elle définitivement rompu la confiance des victimes dans les cryptomonnaies ?

"C'est une technologie récente, qui a grandi beaucoup trop vite, avec des acteurs qui ont grossi trop vite. L'évolution des cryptomonnaies est jalonnée de scandales, mais elle s'en est toujours remis. Je n'ai aucun doute sur le fait que l'écosystème s'en remettra. Effectivement, quand on est dans le coeur du cyclone, on se pose des questions : les utilisateurs sont en train d'essayer de retirer leurs cryptomonnaies des plateformes d'échange. On assiste à un retrait massif avec des plateformes qui bloquent des retraits de leurs utilisateurs.

Ce qu'il faut évaluer, c'est à quel point la contagion va être importante : la faillite de FTX va-t-elle faire une chute de dominos importante, ou la contagion va-t-elle être circonscrite rapidement ? Pour ceux qui n'ont pas été victimes de FTX mais qui ont des fonds sur d'autres plateformes, c'est une vraie question à se poser.

Même si les plateformes centralisées, comme l'étaient FTX, apportent de la simplicité et ont grandement contribué à l'adoption des cryptomonnaies, il ne faut pas oublier la vision du créateur du Bitcoin, qui était une vision décentralisée dans laquelle on est propriétaire de son propre argent. Une licorne française, Ledger [qui propose des portefeuilles de cryptomonnaies physiques, ndlr], a vu un boom de ses ventes suite à cette histoire.

Dans tous les cas, il ne faut pas mettre tous ses fonds sur la même plateforme d'échange, et ne pas placer plus d'argent qu'on ne peut se permettre de perdre. "