Publicité

Dans les coulisses de la fabrication du Démocrate de l'Aisne, dernier journal d'Europe imprimé au plomb

Par
Le journal est tiré par une imprimeuse rotative vieille de presque cent ans.
Le journal est tiré par une imprimeuse rotative vieille de presque cent ans.
© Maxppp - Remi Wafflart

En activité depuis 1906, le Démocrate de l'Aisne est le dernier titre de presse d'Europe à être fabriqué et imprimé toutes les semaines au plomb. Les machines de l'hebdomadaire sont désormais classées monuments historiques. Une fierté pour le journal, qui cherche à protéger son patrimoine.

"Le Démocrate ? Oui, bien sûr que je connaisVous le cherchez ? Il est là-bas, juste à côté du tribunal !" À Vervins, tout le monde sait où se trouvent les locaux du Démocrate de l'Aisne. Et pour cause, cet hebdomadaire fait figure de fierté locale : il est le dernier journal d'Europe à être encore imprimé au plomb. Début juillet, le titre a annoncé que l'ensemble de ses machines sont désormais classées au titre des monuments historiques. De quoi faire l'orgueil des habitants, et rassurer un peu les membres du Démocrate, qui peinent à trouver des financements.

Un savoir-faire centenaire

Dans les locaux du titre, les cliquetis des énormes machines d'acier remplacent les bruits de souris des ordinateurs. Le journal est entièrement fabriqué dans cette ancienne gendarmerie transformée en imprimerie en 1906, année de lancement du Démocrate. Tout est resté comme à l'époque : les vieilles poutres, la peinture écaillée, et même les toiles d'araignées. "C'est un décor un peu irréel. Comme dans 'Harry Potter', on a l'impression de changer de monde", sourit Dominique Pierru, directeur du titre, avant de montrer les traces d'encre incrustées dans le sol, à force de s'y déposer au fil des ans.

Publicité
Chaque caractère est tapé à la machine, pour être moulé sur des lignes de plomb.
Chaque caractère est tapé à la machine, pour être moulé sur des lignes de plomb.
© AFP - François Nascimbeni

Comme par le passé, les imposantes machines linotypes tournent pour fabriquer le prochain numéro. Cécile Douet est à la manœuvre. C'est elle qui moule le plomb pour en tirer des lignes de caractères, qui seront ensuite imprimées sur le papier. "Les machines plus anciennes sont plus lisibles, car on voit la mécanique devant nos yeux. On peut apprendre à les comprendre, à reconnaître chaque son", explique-t-elle. Un savoir-faire que les anciens imprimeurs du Démocrate lui ont transmis à son arrivée dans le journal. "C'est ça qui est magique", ajoute Dominique Pierru. "On travaille avec une équipe qui est motivée à préserver et à transmettre ce patrimoine et ce savoir-faire".

Un équilibre économique précaire

Malgré la sympathie des habitants et des lecteurs, le Démocrate de l'Aisne arrive à peine à s'en sortir financièrement. Avec ses 2 900 abonnés, le titre commence tout juste à retrouver le lectorat d'avant la pandémie. Il a dû cesser sa publication en 2020, pour la troisième fois de son histoire (après une interruption lors des deux guerres mondiales). Le Covid a mis à mal l'économie du journal, qui a dû devenir une association pour survivre.

L'hebdomadaire fonctionne uniquement par abonnement.
L'hebdomadaire fonctionne uniquement par abonnement.
© Maxppp - Remi Wafflart

Dominique Pierru a donc enfilé la casquette de président de l'association au sortir du confinement. "Je suis natif de Vervins et j'ai toujours connu le Démocrate. Il n'était pas possible de laisser mourir un tel patrimoine", raconte ce dernier, un peu soulagé depuis que l'imprimerie est classée monument historique. "Au moins, on sait que les machines ne partiront pas à la casse en cas de problème financier", explique-t-il. Cette classification permet également au titre de regagner de la visibilité, et peut-être d'attirer des mécènes. C'est l'objectif de l'association, qui doit débourser des sommes importantes pour entretenir la machinerie.

Le Démocrate cherche à présent à protéger son savoir-faire. Le journal a déposé une demande pour être classé dans les entreprises de métiers d'art. Dominique Pierru souhaite également créer un musée vivant dans les prochaines années : "Faire un musée statique, ce n'est pas très intéressant, il y en a partout en France. Nous voulons faire un musée où les gens peuvent venir voir le journal en train d'être fabriqué, et imprimé à la rotative toutes les semaines". L'association du journal est déjà en train de monter le dossier, et se lancera dans la création du musée "dès qu'on en aura les moyens", conclut Dominique Pierru en riant.