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Dans les derniers cafés de Kaboul, fumée et musique résistent (pour le moment) aux talibans

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Aussii étonnant que cela puisse paraitre, les talibans n'ont pas encore fermé les bars à chichas où les jeunes kaboulis (garçons et filles) viennent se détendre.
Aussii étonnant que cela puisse paraitre, les talibans n'ont pas encore fermé les bars à chichas où les jeunes kaboulis (garçons et filles) viennent se détendre.
© AFP - ADEK BERRY

Six mois après la prise du pouvoir par les talibans, l’Afghanistan survit dans la noirceur du régime des fondamentalistes. Dans l’attente d’une reconnaissance internationale, les extrémistes n’ont pas encore réalisé toutes leurs basses œuvres. Reportage dans ces ultimes et éphémères bulles de liberté à Kaboul.

La question n’est pas de savoir si ce café du quartier de Shar-e Naw va fermer, mais quand va-t-il fermer ? Jusqu’à quand les talibans vont-ils les tolérer ? Si nous n’étions pas à Kaboul, capitale afghane, sous le joug des talibans, y rentrer serait d’une banalité sans nom. Mais en Afghanistan, pénétrer dans un endroit qui diffuse de la musique, qui étouffe dans la fumée des chichas et où quelques jeunes filles, à peine voilées, écrasent des cigarettes a quelque chose de sidérant.  

On s’en étonne d’abord, puis on se réconforte de voir cette jeunesse vivre comme elle pouvait le faire il y a encore quelques mois. Ashmat a donné rendez-vous à des amis pour fêter son diplôme d’ingénieur en téléphonie mobile. Il a commandé un tabac fort pour son narguilé. Pas la peine de le gouter pour le comprendre, il porte le nom de “lave”.  Il lance de la musique depuis son portable. Son moment de détente peut commencer. 

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"On vient tant que c'est encore possible"

Ashmat lance sans crainte : “Ils nous arrêtent tout le temps dans la rue, sans raison. Heureusement, nous avons encore des endroits comme celui-ci. Si nous n’avions pas ça, ce serait encore plus difficile donc on vient en profiter tant que c’est encore possible. Soyez sûre que, dès qu’ils auront obtenu reconnaissance internationale, ils fermeront des lieux comme ce café et tous les autres. Ils n’attendent que ça pour nous priver de ces moments." 

Son ami Ahmad reste plus prudent face au micro de France Inter : “IIs ne fermeront pas ce genre d’endroits, ils disent qu’ils ont changé. Ils assurent la sécurité de nos rues, c’est ça leur priorité. Ce n’est pas ce genre d’endroit.” Ce discours est proche de celui utilisé par les talibans. Ahmad n’est pourtant pas un partisan des fondamentalistes, il est seulement un de ces millions d’Afghans qui, par peur d’être dénoncé ou arrêté, préfère répéter mot pour mot la propagande d’un régime fondamentaliste : 

Je pensais déjà et je pense encore à partir. Si j’ai l’opportunité je partirai. N'importe où mais je quitterai ce pays.

Ahsmat, l’ingénieur en téléphonie mobile, lui rétorque : “Ils nous imposent leurs lois si strictes, elles le seront de plus en plus. Et arrivera le moment où on ne pourra plus porter de jeans. Nous ne pourrons plus nous habiller comme ça. Ils fermeront tout.” 

Avertissements "courtois"

Ahmad et Ahsmat ont tous les deux la vingtaine, ils sont de cette génération qui n’a pas connu le premier règne des talibans, et de celle qui vit connectée au reste du monde à travers leur écran de portable. “C’est pour cela que je pense qu’ils ne peuvent pas nous faire vivre ce que nos parents ont vécu”, affirme un jeune qui vient de les rejoindre à leur table.  

L’un des serveurs s'approche, il s’inquiète de nous voir parler avec certains de ses clients. Sans donner son prénom, il nous dit de faire attention à nos sujets de conversation car il doit être très vigilant. “Hier encore ils sont venus, ils ont recadré un jeune couple qui se tenait par la main en public.” Les talibans passent parfois dans son café, donnent des avertissements "courtois". "On comprend qu'on est toléré, mais pour combien de temps ?", se demande-t-il.

De l'autre côté de la rue, un restaurant où les filles font parfois tomber le voile 

L'Afghanistan a plongé dans une telle absurdité qu'on s'étourdit devant de rares instants de normalité. Dans un restaurant, des jeunes filles sont assises dans un box qu'elles ont réservé. De la musique pop est jouée, le niveau sonore indique que la discrétion n'est pas recherchée. Les jeunes filles commencent à chantonner discrètement puis, comme si elles se surprenaient elles-mêmes, se mettent à chanter de plus en plus fort, distinctement, offrant aux clients du restaurant aussi bien leurs rires que leurs voix mélodieuses. 

L'instant dure une minute : il est ridiculement court mais formidablement courageux. Certains clients replongent dans une mélancolie à la douce et glaçante. Douce car l'instant était inattendu et délicieux. Glaçante car il est désormais interdit pour une femme de chanter en public. Tawab, un client attablé, s'est d'abord étonné de cette folie, puis en a profité en fermant les yeux "comme si notre vie n'avait pas changé".

Après cette parenthèse joyeuse, retour à la réalité afghane. Trois talibans armés rentrent dans le restaurant, un serveur se rue sur la musique pour l'éteindre complètement. Ici aussi, il y a déjà eu des "avertissements" de la part des nouveaux maitres du pays, mais rien de plus pour le moment. Les filles qui avaient régalé la salle se lèvent, quittent leur box et le restaurant. Tawab nous regarde en faisant signe "c'est devenu ça notre vie". Les talibans ne viennent pas patrouiller, ni même contrôler. Ils viennent manger, ils ne paieront d'ailleurs pas. 

Leur seule présence a tétanisé l'atmosphère. La légèreté qui régnait s'est évaporée. Les fondamentalistes s'assoient et commandent dans un silence de mort, le seul environnement sonore qui leur convient. Cette folle minute chantonnée parait déjà tellement loin, comme si elle n'avait pas vraiment existé.