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Défaillance sécuritaire, inaction de Trump... Ce que révèle le Washington Post sur l'assaut du Capitole

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Des militants pro-Trump protestent à l'intérieur du Capitole, envahi, le 6 janvier 2021 à Washington D.C.
Des militants pro-Trump protestent à l'intérieur du Capitole, envahi, le 6 janvier 2021 à Washington D.C.
© AFP - Saul Loeb

Plus de 75 journalistes de la rédaction américaine ont travaillé durant cinq mois, sur des milliers de nouveaux documents judiciaires et réalisé plus de 230 interviews. Ils pointent notamment un manque d'anticipation du renseignement intérieur et le rôle de Donald Trump, qui a refusé d'intervenir durant trois heures.

Le quotidien américain "The Washington Post" a publié dimanche une enquête fleuve, en trois parties, sur l’attaque du 6 janvier 2021 au Capitole. Ce jour-là, des milliers d'émeutiers, militants pro-Trump, ont envahi le bâtiment du Congrès américain, où représentants du Sénat et de la Chambre certifiaient la victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle de 2020. 

Cet assaut ultra violent a fait cinq morts, dont quatre manifestants et un policier, et plus de 140 blessés, essentiellement là dans les rangs de la police. Des signaux faibles ont-ils été ignorés ? Quel rôle a joué Donald Trump dans cette manifestation ultra-violente ? Quelles conséquences pour la démocratie américaine ? On vous résume les révélations de cette enquête en six points.

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1. Le FBI savait depuis au moins trois semaines

La principale agence du renseignement intérieur américain a reçu des milliers de messages d'alerte, de la part de ses fonctionnaires sur tout le territoire, de ses informateurs, de compagnies propriétaires des réseaux sociaux et de législateurs. Toutefois, le FBI n'a pas pris en compte ces signes avant-coureurs d'une attaque, révèle le Washington Post. Le quotidien fait état de l'"une des plus grandes défaillances en matière de sécurité de l'histoire du pays"

Dès le 20 décembre 2020, trois semaines avant les faits, une informatrice a alerté que des sympathisants pro-Trump discutaient sur Internet de la manière d'acheminer des armes jusqu'à Washington, pour "envahir" la police, et arrêter des membres du Congrès. Ils disaient avoir reçu "des ordres du Président". 

Toutefois, le FBI n'a pas jugé pas nécessaire d'approfondir l'enquête, clôturée en 48h. Selon le Washington Post, le renseignement intérieur américain a considéré que les menaces sur les réseaux sociaux, étaient plus "ambitieuses" ("aspirational") que réalistes, mêmes lorsque les propos évoquaient des tirs contre la police ou des menaces de mort vis-à-vis de Joe Biden, de représentants démocrates ou de journalistes.  

La quotidien américain pointe également une mauvaise coordination du réseau national de bureaux du FBI, implanté sur le territoire américain depuis les attentats du 11 septembre 2001. Focalisés sur la menace terroriste, ils n'ont pas envisagé la possibilité d'une menace interne, qui plus est contre le président des États-Unis. 

Pourtant, depuis des mois, Donald Trump encourageait ses électeurs à marcher sur le Capitole, leur répétant sans cesse que l'élection avait été truquée. Dans un tweet du 19 décembre, il déclare "Il est statistiquement impossible que nous ayons perdu l'élection de 2020. Grande manifestation à (Washington) D.C. le 6 janvier. Soyez là, soyez sauvage !" Les réponses fusent : "Papa a dit d’être à D.C. le 6 janvier", "Mince, nous avons reçus des ordres de nous mettre en marche, les gars"

Le 2 janvier, quatre jours avant l'assaut, le chef du renseignement du bureau de Washington, appelle, désespéré, les hôpitaux de la ville et de la région. Il les exhorte à se préparer à un évènement de masse :

Videz vos salles d’urgence, et approvisionnez vos banques de sang

"Les drapeaux rouges étaient partout", estime le Washington Post. Selon le journal américain, les premiers signes prémonitoires d'un évènement dramatique remontent à au moins quatre mois, au 26 septembre 2020. Ce jour-là, Donald Trump évoque pour la première fois le fait que le résultat de l'élection présidentielle pourrait être déterminé au Congrès. À partir de cette date, les journalistes retracent semaine par semaine, à travers des archives, des reportages et des vidéos, le fil des évènements qui ont conduit à l'assaut du Capitole. 

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2. Les dirigeants du Pentagone craignaient que Trump utilise la Garde nationale pour rester au pouvoir

Dans cette enquête, le Washington Post révèle que les dirigeants du Pentagone (le département de la défense américaine) redoutaient fortement des évènements de violence généralisée. Ils craignaient que Donald Trump n'abuse de la Garde nationale, la force de réserve de l'armée américaine qui regroupe environ la moitié des troupes, pour rester au pouvoir. C'est ce que révèlent de nouveaux documents auxquels le journal a eu accès. 

Les militaires ont ainsi pris des mesures pour éviter au maximum d'être mêlés à d'éventuelles altercations entre le peuple et les forces de l'ordre. Ils ont fait en sorte de restreindre le nombre de dirigeants en mesure de modifier les missions de la Garde nationale. Toutefois, c'est ce qui a contribué, le 6 janvier, à ce que ces troupes soient retardées de plusieurs heures, avant de pouvoir intervenir pour rétablir l'ordre au Capitole

Quelques heures avant l'attaque du 6 janvier, le chef d'état-major interarmées américain a hésité à verrouiller la ville et à révoquer les autorisations de manifestations. Toutefois, les dirigeants du Pentagone se sont rétractés, de peur qu'une altercation sanglante en résulte, et que les manifestants d'extrême-droite récupèrent cet évènement en prétendant avoir été attaqués par le gouvernement. 

3. Durant l'attaque, Trump est resté plus de trois heures... sans rien faire

Le 6 janvier 2021, vers 13h, Donald Trump s'est exprimé lors d'un dernier meeting pour "sauver l'Amérique", devant une foule de manifestants pro-Trump ayant déjà rejoint Washington. Depuis l'arrière de la Maison Blanche, il les exhorte une dernière fois à se rendre au Capitole, déclarant : "Si vous ne vous battez pas comme un diable, vous n'aurez plus de pays." Il s'enferme ensuite dans sa salle à manger à la Maison Blanche, et regarde impassible à la télévision le "spectacle" qui se prépare, selon le Washington Post. 

Durant plus de trois heures, 187 minutes très précisément, il observe sans bouger les manifestants scandant son nom renverser les barricades de sécurité, matraquer la police, escalader les murs puis briser les fenêtres et les portes du siège depuis deux siècles de la démocratie américaine. 

Il résiste aux supplications d'intervenir de ses conseillers, de ses alliés, de sa fille ainée et des législateurs attaqués au sein du bâtiment. Il se refuse à intervenir alors que son vice-président Mike Pence et des centaines de sénateurs et députés tentent de se cacher dans les sous-sols du Capitole pour se protéger.

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Au bout de deux heures, il envoie quelques tweets "au mieux confus" selon le Washington Post, où il désavoue la violence mais encourage ses partisans à poursuivre leur combat au Capitole. Tout au long de cet après-midi, il rappelle le même mensonge : que l'élection a été volée. 

Le Washington Post rapporte une conversation inédite entre Donald Trump et le Kevin McCarthy, le leader de la minorité républicaine à la Chambre des Représentants et allié de Trump. Le président lui téléphone pour lui demander de propager ses allégations de fraude électorale, alors que l'attaque du Capitole est en cours. Alors qu'il lui demande comme il va, le sénateur répond  au président : "Pas très bien, on est en train d’être évacués, trainés dehors (...) Vous devez dénoncer cela." Trump prétend faussement qu'il s'agit de militants antifascistes à l'extérieur du Capitole, ce que corrige immédiatement le sénateur, qui lui dit que ce sont ses propres partisans. Voici la suite de la conversation : 

— TRUMP : "Tu sais ce que je vois, Kevin ? Je vois des gens qui sont plus bouleversés que vous par les élections. Ils aiment Trump plus que vous."
— MCCARTHY : "Vous devez les tenir. Vous devez passer à la télévision maintenant, vous devez vous connecter à Twitter, vous devez appeler ces personnes."
— TRUMP : "Kevin, ce n'est pas mon peuple."
— MCCARTHY : "Si, ils viennent de passer par mes fenêtres et mon personnel court se mettre à l'abri. Si, c'est ton peuple. Appelle-les."

Le Washington Post a obtenu cette conversation par l'intermédiaire d'autres représentants républicains à la chambre, à qui McCarthy l'a racontée. Face à cette inertie présidentielle et au manque de préparation de la police fédérale, Le FBI a été contraint d'improviser un plan pour aider à reprendre le contrôle du Capitole. 

4. L'avocat de Trump a maintenu durant toute l'attaque la pression sur Mike Pence

Le 6 janvier 2021, le vice-président Mike Pence est chargé de présider la cérémonie où représentants de la Chambre et du Sénat certifient les résultats de l'élection présidentielle. Le Washington Post apporte de nouveaux éléments sur la vaste campagne menée par Donald Trump et son entourage, des mois durant et le jour de l'assaut, pour amener Pence à bloquer la décision au Congrès. Trump souhaite faire recompter les bulletins dans un certain nombre d'États où il revendique la victoire, dont l'Arizona. 

Pour cela, il embauche John C. Eastman, un avocat d'extrême-droite, pour monter un argumentaire fallacieux et qui permettrait de braver la Constitution et de retourner le scrutin en sa faveur. Après de multiples tentatives durant les semaines précédentes, John C. Eastman écrit un avant-dernier email à Jacob, le conseiller de Mike Pence, en pleine attaque du Capitole. Il accuse le vice-président de causer de la violence en refusant de bloquer la certification de la victoire de Biden.

Le "siège" est dû au fait que VOUS et votre patron n'avez pas fait ce qui était nécessaire pour que cela soit diffusé publiquement afin que le peuple américain puisse voir par lui-même ce qui s'est passé.  

A ce moment-là, Mike Pence est caché dans un sous-sol du Capitole avec sa femme, sa fille et son conseiller, pour se protéger des insurgés. Il a été mis en danger par des individus le traitant de traître. Donald Trump en est informé par un conseiller, mais il ignore le message, impassible. Au contraire, il tweete : "Mike Pence n’a pas eu le courage de faire ce qui aurait du être fait pour protéger notre pays et notre constitution", désavouant ainsi définitivement son vice-président.

John C. Eastman, ici en 2013, est au centre de l'enquête parlementaire sur l'attaque meurtrière contre le Capitole, actuellement en cours aux Etats-Unis.
John C. Eastman, ici en 2013, est au centre de l'enquête parlementaire sur l'attaque meurtrière contre le Capitole, actuellement en cours aux Etats-Unis.
© AFP - ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Dans la soirée, vers 21 heures, alors que le calme est de retour au Capitole, John C. Eastman tente un dernier message à Pence, par l'intermédiaire de son conseiller. Il lui exhorte d'outrepasser un texte législatif américain, l’Electoral Count Act, pour invalider les résultats en Arizona. Jacob ignore cet appel et Mike Pence continue de superviser le dépouillement des votes. Peu avant 22h, le Congrès valide la victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle.

5. La prise du Capitole a renforcé le sentiment d'illégitimité de cette élection

Huit jours après les violences, des élus Républicains en Arizona ont demandé à réexaminer les bulletins de vote dans le comté de Maricopa. Le processus, chaotique, a semé le doute sur les résultats et déclenché une vague de méfiance dans d'autres États, où de nouveau élus ont relancé des processus d'investigations sur l'élection, questionnant la victoire de Joe Biden. 

Au-delà de ces enquêtes, la campagne de désinformation menée par Donald Trump sur l'élection, en plus d'avoir provoqué l'attaque au Capitole, est devenue une force motrice du Parti républicain. Près d'un tiers des élus républicains à travers le pays qui ont exprimé leur souhait de briguer un poste dans leur État sont d'une manière ou d'une autre suspicieux vis-à-vis de la légitimité de cette élection. Ils ont soit publiquement soutenu un audit partisan pro-Trump en 2020, soit minimisé l'attaque du 6 janvier ou bien encore questionné la victoire de Joe Biden à l'élection présidentielle. Dix d'entre eux sont candidats au poste de secrétaire d'État, particulièrement influent. 

Enfin, après le 6 janvier, les menaces envers les organisateurs de l'élection se sont multipliées. Dans 17 États, ils ont été victimes d'intimidations mettant en jeu leur sécurité personnelle ou leur vie. Ces menaces se sont particulièrement concentrés dans les États où Trump a revendiqué la victoire de manière virulente. 

6. Les hommes en première ligne au Capitole demeurent traumatisés

La capitaine de police Carneysha Mendoza a tenté de défendre les insurgés pro-Tump de pénétrer plus loin que le dôme du Capitole, le 6 janvier 2021. Le lendemain, elle s'est réveillée avec un sentiment de brûlure sur le côté droit du visage, à cause du gaz poivré et des produits chimiques infiltrés dans ses pores, rapporte le Washington Post. Comme elle, de nombreux officiers de police ont souffert de graves blessures physiques. Plus de 130 ont été blessés. 

Certains ne s'en s'ont pas remis, comme Brian D. Sicknick, officier de patrouille à vélo décédé à l'hôpital après deux accidents vasculaires cérébraux durant l'émeute. Le Washington Post retrace leur histoire et raconte les traumatismes des survivants : leurs cauchemars et leur anxiété intense. "La norme n'existe plus", a déclaré au journal un commandant de la police du Capitole.