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Des élus locaux russes s'opposent à Vladimir Poutine et veulent faire entendre "une autre voix de la Russie"

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Vitaky Bovar (à droite) et Dimitri Baltroukov (à gauche).
Vitaky Bovar (à droite) et Dimitri Baltroukov (à gauche).
© Radio France

Malgré le climat de répression qui règne dans le pays, plusieurs dizaines d’élus locaux russes viennent de signer une pétition demandant la démission de Vladimir Poutine. Parmi eux, deux conseillers municipaux de Saint-Pétersbourg, conscients des risques qu’ils encourent.

Le texte est aussi court qu’inhabituel en Russie ces derniers mois : "Nous, députés municipaux de Russie, pensons que les actions du Président Poutine sont préjudiciables à l’avenir de la Russie et de ses citoyens. Nous exigeons la démission de Vladimir Poutine en tant que Président de la Fédération de Russie". Publié lundi 12 septembre, en à peine trois jours, il a été signé par près de 70 élus locaux. "Vladimir Poutine prive l'Ukraine, ou plutôt essaie de priver l’Ukraine d’avoir un avenir", assène Vitaly Bovar, l’un des auteurs de la pétition, député municipal du district de Vladimir à Saint-Pétersbourg. "Mais il menace aussi l'avenir de la Russie. Et ça nous fait mal. Et nous avons mal pour nos concitoyens."

"Tout est parti d’un autre texte", explique Vitaly Bovar. Le 7 septembre, le conseil municipal du district de Smolninskoïe (également à Saint Petersbourg) a envoyé une pétition de nature similaire. "Et quand nous avons vu que le pouvoir les mettait sous pression, nous avons décidé d’être solidaires avec eux". Le premier texte était en fait une requête envoyée à la Douma (chambre basse du parlement russe), demandant la destitution de Vladimir Poutine pour "trahison". Ses auteurs ont depuis été convoqués devant la justice, accusés d’avoir "discrédité les autorités de l’Etat".

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"Montrer aux Russes qui sont contre la guerre qu’ils ne sont pas seuls"

Dimitri Baltroukov fait partie des auteurs du premier texte. Il raconte comment, depuis le début de la guerre, son assemblée locale a essuyé des refus quand elle tentait d’organiser une manifestation et envoyé de multiples requêtes contre la guerre au Kremlin, restées sans réponse. "Nous avons donc eu l’idée d’envoyer un texte à la Douma", explique ce quadragénaire élu sous l’étiquette du parti social-libéral Iabloko. "Evidemment, nous sommes bien conscients que l'actuelle Douma est un organe fantoche du pouvoir, poursuit-il. "Et il est clair qu'ils ne prononceront pas de destitution. Mais l'objectif principal était de faire connaître notre position et de montrer aux citoyens russes qui sont contre la guerre qu'ils ne sont pas seuls. Et je pense que nous y sommes parvenus."

Contrairement au premier texte, la pétition qui circule actuellement ne fait aucune référence à l’Ukraine afin de ne pas tomber sous le coup de la loi réprimant la "discréditation des forces armées" et qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement. "Le texte de la pétition nous semble sûr", estime Vitaly Bovar. "Nous ne demandons rien d'illégal. Nous voulons éviter de finir en prison, même s’il y a probablement un risque, bien sûr. Mais personnellement, j'ai répondu à cette question de la manière suivante : si je n'avais pas signé cette pétition, je ne me sentirais plus un honnête homme."

Sur Twitter, la conseillère municipale Ksenia Tostrom tente de rassembler le maximum de signatures. "Le texte de la pétition ne discrédite personne", écrit-elle. "Si vous êtes un élu municipal et que vous souhaitez vous inscrire, vous êtes les bienvenus". Au soir du 14 septembre, ils étaient 67 à l’avoir fait, majoritairement élus de Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais on trouve quelques signatures venues de villes de province, comme Voronej, ou de la lointaine Yakoutie.

"L’opposition ne s’arrête pas aux leaders qui ont été emprisonnés"

"L'un des objectifs était de montrer que l’opposition ne s'arrête pas aux leaders qui ont été emprisonnés, Alexei Navalny, Ilya Yashine, ou Evgueny Roizman", poursuit Vitaly Bovar. "Le mouvement d'opposition est beaucoup plus large et le soutien de la société russe à la guerre est grandement exagéré", estime-t-il. "J’ai reçu un grand nombre de soutiens parmi les habitants de mon quartier", raconte Dimitri Baltroukov. "Et les quelques messages négatifs que j’ai pu lire me semblent avoir été envoyés par des robots", s’amuse-t-il.

Pour Vitaly Bovar, "la société russe ne voulait pas de cette guerre et a été mise devant le fait accompli. Malheureusement, cela fait 20 ans que les manifestations ne servent à rien en Russie", déplore-t-il. "Ce n’est pas comme dans les pays démocratiques. Et il est très difficile de faire croire aux gens en eux-mêmes."

Le combat de ces élus n’en reste pas moins difficile. Le conseil de district de Smolninskoïe, auquel appartient Dimitri Baltroukov, vient d’être dissout par la justice pour "inaction". "C’est une procédure qui a débuté en 2020", explique le conseiller. "Lors du referendum constitutionnel, nous avions lancé un appel aux habitants qui débutait par les mots : la démission de Poutine est préférable. Grâce à nos avocats, nous avons pu freiner l’affaire en première instance pendant un an et demi. Mais là, après notre pétition, elle a connu une accélération spectaculaire". Les conseillers d’opposition ont fait appel.

Interrogé le 13 septembre sur ces critiques émanant de la base, le porte-parole de Vladimir Poutine leur a conseillé de rester prudents. "C’est le pluralisme, tant qu’ils se conforment aux lois en vigueur. Mais la ligne est très mince", a prévenu Dimitri Peskov. "L'opinion publique est très sensible à ce qui se passe dans le cadre de l'opération militaire spéciale", a-t-il ajouté. "Le public réagit de manière très émotionnelle". Dimitri Baltroukov, lui, constate que "le président commence à être critiqué de toutes parts, tant par les opposants que par les partisans de la guerre. Jusqu’où ira ce changement ? C’est très difficile à prévoir".

Article signé Sylvain Tronchet et Anastasia Sedukhina