"Des saloirs pour conserver les cadavres" : le témoignage d'un détenu passé à la prison de Sednaya en Syrie

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"Des saloirs pour conserver les cadavres" : le témoignage d'un détenu passé à la prison de Sednaya en Syrie

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La prison de Sednaya se situe au nord de Damas, la capitale de la Syrie.
La prison de Sednaya se situe au nord de Damas, la capitale de la Syrie.
© AFP - DIGITAL GLOBE AFP

À la prison syrienne de Sednaya, connue pour ses tortures et ses mauvais traitements infligés aux prisonniers, l'administration pénitentiaire a mis en place un système de salles remplis de sel en guise de morgue. Témoignage d'un rescapé revenu de l'horreur.

De la prison syrienne de Sednaya, on connaissait les multiples tortures et mauvais traitements infligés aux prisonniers qui y ont été enfermés depuis le début de la guerre en Syrie. On ignorait que l’administration pénitentiaire avait installé des salles remplies de sel pour conserver les cadavres.

Kays Murad, 37 ans, est originaire de Hama, au nord de Homs, dans l'ouest de la Syrie. En février 2012, alors qu’il effectue son service militaire, il est appelé à participer à la répression des manifestations dans la banlieue de Damas, au début de la révolution syrienne. Kays refuse d’ouvrir le feu sur les manifestants. Il est arrêté, conduit dans l’une des branches de la sécurité militaire puis envoyé à Sednaya. Il y restera deux ans et demi.

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"J’ai vu environ 10 cadavres empilés"

Un jour, un gardien l’emmène dans une salle, une couverture sur la tête. "Je suis allé sur le côté gauche de la pièce et après avoir franchi la porte, j’ai senti des petits grains sous mes pieds. J’ai commencé à soulever un peu la couverture et j’ai jeté un coup d'œil très rapide. J’ai vu environ 10 cadavres empilés". Ces petits grains, ce sont des cristaux de sel.

En tant que détenus, nous ne savions pas qu'il y avait des salles de sel. En fait la prison de Sednaya n'est pas préparée pour la conservation des cadavres et ne dispose pas de morgues réfrigérées. Au cours de cette période, il y a eu un nombre élevé de décès, que ce soit à cause de la torture ou de la gale, très répandue à l'époque. Apparemment, l'administration de la prison a créé ces salles de sel comme moyen de réduire la transmission de la maladie, et pour conserver les cadavres autant que possible jusqu'à ce qu'un véhicule spécialisé les déplacent vers un hôpital militaire” . C’est là qu’un certificat de décès était délivré, le plus souvent pour crise cardiaque, avant que les corps ne soient enterrés dans des fosses communes.

Kays Murad avait 27 ans quand il a a été emprisonné.
Kays Murad avait 27 ans quand il a a été emprisonné.
- The Association of Detainees and The Missing in Sednaya Prison

Selon les témoignages des survivants, il y avait deux salles de sel à Sednaya. Kays ne sait toujours pas pourquoi il a été emmené dans l’une d’elles. C’était peut-être une façon pour les gardiens de l’intimider, avance-t-il. Il est resté trois heures à l’intérieur et ce qu’il a vu l’a traumatisé à vie.

"La vue des cadavres était terrifiante. Ils ressemblaient à des squelettes, ils étaient très maigres. Le plus dur a été de voir que des corps bougeaient encore. Ils avaient de la mousse qui sortait de la bouche. Je ne peux pas vous expliquer l’effet que cette pièce a laissé en moi, dans ma mémoire", confie-t-il.

Un traumatisme à vie

Libéré le 31 octobre 2014, Kays a aussitôt quitté la Syrie pour aller en Turquie où il vit avec sa femme et ses trois enfants. Il est soigné pour la tuberculose qu’il a attrapée en prison.

"En tant que survivant, il est impossible de ne pas penser à cette période passée dans la prison de Sednaya, et à son système carcéral en général. C'est un système horrible, il est basé sur la terreur des détenus", explique-t-il. "À tout moment, il y a des bruits de torture. La vie que nous avons vécue dans cette prison ne peut jamais être oubliée même après avoir quitté les lieux. Cette expérience ne peut être ni décrite ni exprimée. L'heure ou la seconde que vit un détenu à Sednaya équivaut à des années. J’ai gardé au fond de moi l'horreur, la peur, la mort, la torture et la faim. Je ne pense pas qu'un jour, j'arrêterai de penser à la prison de Sednaya. C'est impossible."

Si Kays témoigne aujourd’hui (à visage découvert), c’est pour que son expérience serve aux générations futures.
"Je demande au peuple français et à toutes les personnes qui croient à la liberté et à la dignité de l'homme, à son droit de vivre une vie décente et libre, de soutenir la population syrienne et de soutenir la cause syrienne. Jusqu'à aujourd’hui, il y a des centaines de milliers de détenus et il y a 10 000 disparus". Selon l’association des détenus et disparus de Sednaya, qui sort un rapport ce mercredi, 30 000 personnes sont passées par cette prison de sinistre réputation. Seuls 6000 en sont ressortis.