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Des technologies de pointe pour analyser un manuscrit du XIe siècle : les sciences au service du patrimoine

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300 pages, 120 illustrations : le Beatus de St Sever est un joyau de l'époque médiévale.
300 pages, 120 illustrations : le Beatus de St Sever est un joyau de l'époque médiévale.
- Gallica / BnF

Utiliser la fluorescence, les rayons X ou d'autres techniques d'imagerie, c'est devenu un prérequis pour étudier les œuvres sans les abîmer. A l'heure du réchauffement climatique, ces techniques peuvent aider les spécialistes à répondre aux enjeux d'analyse, de conservation et de restauration.

Le patrimoine matériel et immatériel n'échappe pas aux enjeux du réchauffement climatique. Bâti fragilisé, numérisation gourmande en énergie, durabilité des restaurations, gestion pérenne des paysages culturels, formation... Les enjeux sont multiples et seront abordés lors d'un séminaire européen d'envergure organisé à Paris ces mardi et mercredi 15 et 16 mars par la Fondation des sciences du patrimoine dans le cadre de la présidence française du Conseil de l'Union européenne.

Les techniques de pointe utilisées au Centre de recherches et de restauration des musées de France (C2MRF), au cœur d'un des sujets développés aujourd'hui, a permis depuis le début de l'année d'analyser un document d'exception : le Beatus de Saint-Sever. Ce manuscrit du XIe siècle, réalisé sur du parchemin à l'Abbaye de Saint-Sever en Gascogne, est un "véritable trésor pour les historiens de l'art est l'une des œuvres d'art les plus spectaculaires que nous a légué le Moyen-Âge", précise Charlotte Denoël, cheffe du service des manuscrits médiévaux à la Bibliothèque nationale de France.

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Il comprend 300 pages de parchemin intercalées avec 120 peintures en pleine page, parfaitement conservées dont certaines très connues des spécialistes comme la mappemonde donnant à voir une géographie mondiale ancrée dans les connaissances de l'époque.

La carte du monde insérée dans le Beatus de St Sever en analyse au C2MRF
La carte du monde insérée dans le Beatus de St Sever en analyse au C2MRF
- E.Poirault FSP_C2RMf_BnF_

Le réalisation du Beatus de Saint-Sever a été orchestré par Grégoire de Montanet qui a voulu faire de son abbaye gasconne un centre religieux influent. A ce titre, il a conçu cet objet comme un riche ensemble comprenant un ensemble de textes et d'images autour de l'Apocalypse de Saint Jean. S'y trouve notamment le célèbre commentaire d'un autre moine espagnol du VIIIe siècle, Béatus de Liebana, qui lui-même avait inséré des images pour donner à voir les visions de Saint-Jean, parfois difficiles à comprendre. 

"Il ne s'agit pas de prophétie de fin du monde mais plutôt des révélations de l'avènement de Dieu sur Terre, précédé du combat entre le Bien et le Mal", ajoute Charlotte Denoël. Le Beatus de Saint-Sever a connu une histoire mouvementée, échappant aux guerres de religion et à l'incendie de la bibliothèque de l'Abbaye de Saint-Sever au moment des guerres de religions et de l'incendie de la bibliothèque. Après être passé entre plusieurs mains privées en Vendée, il atterrit à la Révolution française dans les collections de la Bibliothèque nationale où il est conservé depuis.

La lumière pour dévoiler les techniques picturales

Très bien conservé, le manuscrit vient de passer plusieurs semaines en analyse physico-chimique dans le cadre d'un projet plus vaste de la BNF d'études des couleurs. Quels types de pigments, combien de sous-couches, quels matériaux, autant de questions que les techniques du C2MRF permettent de mettre au jour. "Trois techniques ont été mises en œuvre" explique Vincent Detalle, responsable scientifique du projet ESPADON. "La tomographie, technique basée sur la lumière et proche de l'échographie, la technique de la fluorescence X qui met en évidence la présence des matériaux comme les colorants et enfin l'analyse hyperspectrale dans le domaine du visible et de l'infra-rouge, qui permet de rendre compte de la nature des matériaux qui composent l'objet". 

Pas encore toutes épluchées, les données ont permis de révéler la présence de bleu égyptien. "Cette découverte est tout à fait spectaculaire car c'est un pigment de synthèse très difficile à obtenir. Utilisé par les artistes de l'Antiquité, son usage a disparu au Moyen-Age", précise la conservatrice de la BnF Charlotte Denoël_, "même si du temps de Charlemagne certains artistes ont cherché à le réactiver. Très recherché pour ses qualités lumineuses, j'ai été très surprise de retrouver le bleu égyptien dans ce manuscrit de Saint-Sever"_ ajoute-elle_. _

Le beatus
Le beatus
- E.Poirault©FSP_C2RMf_BnF_

Une lecture pluridisciplinaire d'une œuvre

D'après les premiers résultats, les outils du C2MRF ont aussi permis d'identifier d'autres composés chimiques, tels que le sulfure de mercure, utilisés par les artistes enlumineurs. Ce qui singularise cette étude du Béatus, c'est le contexte pluridisciplinaire dans lequel elle intervient. Les images hautement résolues vont déboucher sur une reconstitution numérique en trois dimensions du manuscrit d'un point de vue structurel et physico chimique. 

Dans le cadre du projet ESPADON, financé à hauteur de huit millions d'euros par le ministère de la Culture, ces analyses physico-chimiques seront ajoutées aux informations historiques et artistiques déjà existantes des conservateurs et médiévistes. L'approche, pluridisciplinaire est précisément celle soutenue par la Fondation des Sciences du Patrimoine. Pour Vincent Detalle qui pilote le projet ESPADON, à l'arrivée, on obtient "un objet patrimonial augmenté, véritable nouveau média" dont pourront se servir les musées, les chercheurs, les conservateurs. Qu'on se pose une question technique, historique ou sociologique sur un objet, on pourra piocher dans la base de données où toutes les études réalisées par les différentes disciplines auront été rassemblées. 

L'oiseau et le serpent, le bien et le mal
L'oiseau et le serpent, le bien et le mal
- Beatus de St Sever

"Pour étudier des œuvres aussi célèbres et majeures, on a besoin d'être à plusieurs" note Isabelle Pallot-Frossart, présidente de la Fondation des sciences du Patrimoine, "plusieurs laboratoires mais aussi plusieurs disciplines (conservateurs, historiens d'art, archivistes) pour apporter le contexte et pour aider à la compréhension de ce que l'on trouve quand on met un appareil d'analyse physico-chimique devant l'objet comme le Beatus". Cette complémentarité favorisée par la fondation permet d'en savoir plus sur des œuvres rarement étudiées avec ces techniques de pointe et sur lesquelles aucun prélèvement, si petit soit-il n'est envisageable. L'exploration par la lumière (rayons X, fluorescence, etc) permet d'atteindre de façon non invasive un niveau de détail inégalé. 

Depuis deux ans, la BNF mène un projet plus vaste sur la couleur, en particulier celle des manuscrits enluminés. L'étude du Béatus s'inscrit dans ce projet. En 2024, quand tout le travail réalisé au C2MRF aura été analysé et contextualiser, il sera restitué au grand public, notamment dans le cadre d'une exposition à la BNF prévue fin 2024 sur l'Apocalypse de Saint-Jean. Avant cela, on pourra prendre connaissance des dernières découvertes sur ce Béatus dans une monographie à paraître en novembre prochain.