Deux ans après l'assassinat de Samuel Paty, quatorze mis en examen pourraient être jugés

Publicité

Deux ans après l'assassinat de Samuel Paty, quatorze mis en examen pourraient être jugés

Par
L'enquête sur l'assassinat de Samuel Paty se termine à l'approche des hommages, deux ans après l'attentat.
L'enquête sur l'assassinat de Samuel Paty se termine à l'approche des hommages, deux ans après l'attentat.
© Maxppp

Deux ans après l'assassinat de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine, les juges d'instruction antiterroristes ont clôturé leur enquête. Quatorze personnes pourraient être jugées dont dix pour complicité d'assassinat terroriste, soupçonnées d'avoir participé à l'engrenage mortifère.

Alors que les commémorations se préparent pour le deuxième anniversaire de l'assassinat de Samuel Paty, la perspective d'un procès se dessine. L'instruction est terminée. Le terroriste d'origine tchétchène, Abdoullakh Anzorov, 18 ans, ne sera pas jugé. Il a été abattu par les policiers à Conflans-Sainte-Honorine, après avoir poignardé et décapité le professeur. Quatorze personnes risquent en revanche d'être poursuivies dans cette affaire. Dix sont mises en examen pour "complicité d'assassinat terroriste", à l'issue d'une enquête qui a disséqué dix jours d'escalade complexe. Du cours sur la liberté d'expression jusqu'à la mort de Samuel Paty.

Un mensonge et des "instigateurs"

À l'origine, il y a un mensonge. Celui d'une adolescente de 13 ans, élève de 4e au collège du Bois d'Aulne, dans l'une des classes de Samuel Paty. Elle affirme avoir été exclue de l'établissement, après s'être offusquée suite au comportement du professeur de 47 ans. La collégienne l'accuse d'avoir stigmatisé les musulmans, en leur demandant de lever la main et de quitter la salle pour montrer des caricatures du prophète Mahomet, publiées dans Charlie Hebdo. Les dessins ont bien été présentés à la classe, le 6 octobre, soit dix jours avant la mort du professeur. Samuel Paty avait proposé à ceux qui le voulaient de fermer les yeux selon les témoignages des autres élèves. Et la jeune fille n'était pas là. "J'ai menti sur un truc", a-t-elle fini par lâcher à la fin de sa garde à vue, avant d'être mise en examen pour "dénonciation calomnieuse".

Publicité

C'est le début d'un lynchage sur les réseaux sociaux. Dès le 7 octobre, son père, Brahim C., musulman pratiquant, publie des messages et des vidéos sur les réseaux sociaux. Sur la toile, il dévoile l'adresse du collège, l'identité du professeur, le traite de "voyou" et appelle à dire "Stop". Il porte plainte dans la foulée. La polémique est relayée par Abdelhakim Sefrioui, militant islamiste déjà connu par la justice. Il l'amplifie avec une autre vidéo et il se présente au collège le 8 octobre, où il est reçu avec le père de famille par la principale. Le lendemain, le terroriste Anzorov enregistre dans son téléphone le lien d'un article relatant l'affaire.

La polémique l'intéresse. Il en discute sur les réseaux sociaux ou sur des groupes de messagerie, avec des interlocuteurs qui sont depuis dans le viseur de la justice. Certains, adolescents ou jeunes adultes, sont mis en examen pour association de malfaiteurs terroristes. Il y a aussi une femme suspectée d'être complice de l'assassinat. Son pseudo ? "Cicat's" diminutif de "Cicatrice sucrée".

Sur twitter, Anzorov échange 46 messages avec cette trentenaire originaire du Gard et connue des services de renseignements pour graviter autour d'individus radicalisés. Elle est notamment en lien avec la mère de l'un des kamikazes du Bataclan. Ensemble, ils parlent de l'affaire. Les deux tentent de contacter le père. Anzorov finira par discuter avec Brahim C.. L'appel durera une minute et vingt secondes. Le 12 octobre, le terroriste note dans son portable, l'adresse du collège et le nom du professeur.

Des amis d'Evreux, des armes et des collégiens appâtés par l'argent

L'engrenage se concrétise encore davantage, la veille de l'attentat. Deux amis du terroriste, habitants comme lui Evreux, sont soupçonnés de l'avoir accompagné dans une coutellerie pour acheter ce qui se révèlera être l'arme du crime. Ils sont à peine majeurs. L'un d'entre eux passera aussi dans une boutique de pistolet et fusil à billes avec Anzorov, avant de le déposer en voiture à Conflans-Sainte-Honorine, le jour de l'attentat. Tôt ce matin-là, le terroriste a préparé un message de revendication sur son téléphone. Le texte sera posté sur les réseaux sociaux, accompagné d'une photo du crime.

Dans les dernières heures qui ont précédé son passage à l'acte, le terroriste s'est appuyé sur l'aide de très jeunes adolescents. Cinq collégiens, âgés de 13 à 15 ans. Les juges antiterroristes leur reprochent d'avoir décrit le professeur à l'assaillant. Sa tenue vestimentaire, son trajet habituel. Après plusieurs heures de surveillance aux abords du collège, ils auraient désigné Samuel Paty à la sortie de l'établissement. Le tout, contre de l'argent. Jusqu'à 300 euros pour l'un d'entre eux. Face aux juges, certains expliquent qu'ils pensaient que le professeur serait "humilié et filmé", pour qu'il présente ses excuses.

La perspective de plusieurs procès dont une partie à huis clos

Les collégiens sont mis en examen pour complicité d'assassinat terroriste. C'est rarissime pour de si jeunes adolescents.  Après avoir obtenu les observations des avocats et l'avis du parquet, les juges pourraient décider d'ordonner leur procès. Ce serait possible uniquement devant un tribunal pour enfants, en raison de leurs âges. Une audience à huis clos, sans les adultes mis en cause dans cette affaire. Ces derniers pourraient se retrouver devant une Cour d'assises.

Une quinzième mise en cause dans ce dossier, une adolescente presque majeure à l'époque des faits, est d'ailleurs jugée en ce moment pour association de malfaiteurs terroriste. Un procès séparé pour limiter sa période de détention - les autres mineurs sont sous contrôle judiciaire - mais également en raison des faits qui lui sont reprochés, postérieurs à l'attentat.

Dans ce dossier tentaculaire, un second volet de l'affaire est en revanche toujours en cours. Une enquête pour "non assistance à personne en péril" et "non empêchement de crime", ouverte par le parquet de Paris. Elle fait suite à une plainte des parents et des sœurs de Samuel Paty. Ils dénoncent de possibles "fautes" commises par des agents de l'Education nationale et du ministère de l'Interieur, empêchant de stopper à temps l'escalade.