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Drague, applis de rencontre, premier rendez-vous, sexualité, jalousie… Comment être féministe en 2021 ?

S'aimer au temps du féminisme
S'aimer au temps du féminisme
© Getty - We Are

S’épiler pour un "date", est-ce se soumettre à l’injonction de séduction ? L’égalité des sexes passe-t-elle par la drague ? Qui paye au premier rendez-vous ? À quel moment évoquer le consentement sans que ce soit tue-l’amour ? Les relations hommes/femmes passées au crible du féminisme et les réponses d'une spécialiste.

Mymy Haegel, rédactrice en chef du site Madmoizelle.com, publie Ils vécurent heureux - guide de survie d’une féministe en couple hétéro (Editions Hugo et Cie). Elle était l’invitée de Nadia Daam dans l’émission "Modern love". L’occasion d’évoquer le féminisme à l’épreuve du couple : 

Qui fait le premier pas ? 

Mymy Haegel : "L'homme propose, la femme dispose… Traditionnellement en matière de drague, il existe une certaine injonction à la passivité côté femme et à l'action côté homme. Ce sont ces derniers qui devraient faire le premier pas… J’ai constaté, y compris dans mon entourage de femmes féministes, qu’il est compliqué d'aller à l'inverse de ce diktat. 

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En partie parce que c'est confortable d’attendre qu’on vous sollicite. Surtout, cela fait très peur d'aborder quelqu'un et d’envisager de se prendre un "râteau". On s’est facilement laissées convaincre que ce n’était pas la priorité des choses à modifier dans les codes genrés. 

Or c'est essentiel : on ne peut pas, d'un côté, lutter contre les stéréotypes de genre et de l’autre dire que les hommes peuvent continuer à faire le premier pas, que ce n’est pas très grave."

Draguer est-ce féministe ? 

MH : "Les femmes connaissent les codes de la drague. Mais elles ont appris à séduire dans un schéma passif où il faut indiquer qu'on est intéressée. Mais pas trop, sinon, on risque de salir sa réputation. 

La bonne nouvelle : la drague s’apprend. Et ce n’est pas si facile. Il y a la peur du jugement. Mais aussi les limites de l’exercice : il n'y a pas 12 façons de faire ! 

Mais on gagne en inventivité au fil des expériences. Séduire crée une empathie envers tous les hommes qui font cette démarche-là. Pour certaines cela peut être très compliqué. Mais si la femme ne fait jamais le premier pas, elle risque de rester célibataire longtemps, ou se tourner vers des choses un peu douteuses, comme des conseils d'experts autoproclamés en séduction. Et ce serait dommage.

À draguer, on apprend beaucoup sur soi, et sur l'autre. Cela peut être un très bon filtre pour virer les hommes un peu traditionnels, mal à l'aise avec le fait qu'une femme fasse le premier pas." 

Quelle appli de rencontre compatible avec le féminisme choisir ? 

MH : "Plus une appli est populaire et est utilisée par une grandes frange de la population, plus en l’utilisant, on risque de tomber sur du sexisme. Si on est sur une appli qui est plutôt privilégiée par des gens comme moi, par exemple, des trentenaires féministes, bobos parisiens comme OkCupid, je ne dis pas qu'il n'y a pas de sexisme, mais statistiquement, on a un peu moins de risque de tomber dessus. 

Pour moi, l'application de rencontre, la plus désagréable en termes d'estime de soi, est aussi une de plus populaire. Cette frénésie du swipe, le fait que les profils soient hyper restreints, on finit par ne voir que ceux qui revendiquent ouvertement des codes genrés : que ce soient les hommes qui disent qu’ils ne veulent pas de telle ou telle femme, ou les femmes qui disent : 'les hommes doivent faire minimum telle taille…"

Faut-il interroger ses propres clichés physiques ?

MH : "Il est moins confortable d'interroger ses propres écueils et ses propres discriminations que d'interroger celle des autres. Mais il n'y a pas de raison qu'on prône la beauté pour toutes, et non pas la beauté pour tous. 

Malheureusement, les applis de rencontres sont aussi faites sur les canons esthétiques : souvent seul le physique compte. Il n'y a pas de problème à avoir ses propres critères, à ne pas être attiré par tel type de corps ou de personnes. 

Mais si tous les types de personnes qui nous attirent sont les personnes qui, comme par hasard, sont dans les canons de beauté, cela vaut la peine de se demander d’où ça vient. Et pourquoi pas, de donner sa chance à un homme différent." 

Quand dire qu’on est féministe ? 

MH : "Cela dépend de ce qu'on veut mettre en avant. C'est peut être risqué d’en parler d’entrée de jeu, cela peut faire fuir des gens. Le terme féministe reste connoté positivement ou négativement. 

De l’autre côté, a-t-on envie de relation avec les personnes qui fuient les féministes ? Pas forcément. Donc, l'annoncer peut aider à faire un tri. 

Si on n'est pas à l'aise avec le mot, on peut mettre une photo de soi en manif, par exemple. S'il est essentiel pour vous de revendiquer votre féminisme mettez-le sur votre profil. Il ne faut pas trahir qui on est pour avoir plus de chances de séduire." 

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Avant le premier rendez-vous : se mettre en valeur ou trahir ses valeurs ?

Nadia Daam : "Ce premier rendez-vous a fait l'objet de mille narrations au cinéma. Dans la littérature, le script du premier rencard commence généralement dans la salle de bain du personnage féminin, qui passe des heures à se faire belle. C'est la charge esthétique : le fait de consacrer du temps et de l'argent à son apparence et à sa "féminité". Cela peut entrer en contradiction avec l'envie de se libérer des codes." 

Mymy Haegel : "Je pense que l'important est d'être fidèle à soi-même. Il est normal de vouloir être un peu plus désirable pour un premier rendez-vous que lorsqu'on va chercher son pain, puisque le but de la manœuvre, est la séduction pour entamer. 

Mais si dans la vie, vous êtes tout le temps en jogging baskets, cela ça ne sert à rien d'aller à un rendez-vous en jupe talons alors que ça ne vous ressemble pas. Vous ne serez pas à l'aise. Et la personne sera peut-être attirée par quelqu'un qui n'est pas vous."

L'épilation est-elle soluble dans le féminisme ? 

MH : "Ne pas s'épiler pour ce rendez-vous, permet si jamais relations sexuelles il y a, de voir comment l'autre perçoit un corps de femme qui n'est pas débarrassé de ses poils naturels. 

Encore une fois, si dans la vie, vous ne vous épilez pas, pourquoi faire semblant de vous épiler pour un homme. Soyez honnête dès le début.

Mais si vous vous épilez et que vous avez l'impression de céder à une injonction patriarcale, ne soyez pas trop dure avec vous-même. On ne peut pas se libérer en un claquement de doigts de tous les stéréotypes patriarcaux que l'on a intégré. Notre quotidien n'est pas obligatoirement un combat. On n'a pas l'énergie pour lutter à chaque instant contre toutes les choses qui vont nous rappeler le patriarcat. Il faut choisir ses combats selon le but à atteindre." 

Que manger lors d'un date ?

MH : "Certains hommes ont décidé que les femmes doivent avoir le ventre plat et manger des salades. Ces hommes posent un regard négatif sur ces femmes qui ne correspondent pas à des critères de minceur. Si un homme ou une femme tient un propos dans lequel je ne me reconnais pas sur les corps, on peut partir du principe qu'il ou elle ne s'adresse pas à moi et ne pas lui répondre qu'elle a tort. Et il faudrait quand même vivre hors sol pour ne pas savoir qu'il y a un diktat du corps des femmes et qu'il passe en partie par l'alimentation." 

Qui paye le repas ? 

Nadia Daam : "Le débat sur la personne qui doit payer l'addition du repas n'a pas été tranché, y compris au sein des féministes. Il y a celles qui considèrent qu'elles doivent payer leur part, voire la totalité, pour asseoir leur indépendance, leur autonomie. Et puis, celles qui pensent que l'homme peut payer parce que ça compense en quelque sorte les inégalités économiques. Ces deux arguments semblent aussi valables l'un que l'autre."

Mymy Haegel : "On peut peut-être faire du cas par cas si on n'arrive pas à trancher. En fait, lier les problématiques intimes forcément personnelles aux problématiques de société comme le féminisme est compliqué. On peut se dire : "Si ce jour-là, je suis un peu dans la dèche et qu'en plus, j'ai payé une nouvelle robe pour ce rendez-vous et que je suis allée chez l'esthéticienne, j'ai dépensé plus que lui. L'homme, a priori, a pris une douche et un tee shirt, il peut m'inviter…". 

Mais le mieux est d'en parler ouvertement : "Comment fait-on ?" "On partage ?" "Je t'invite ?" Ou "Est-ce que tu m'invites ? Ou "Si tu payes, je paye le verre d'après" ou "Je paierai la prochaine fois" pour essayer de mettre un peu d'égalité. 

Quand évoque-t-on le consentement ?

MH : "Il y a des gens qui font exprès de ne pas comprendre. Quand on parle de l'importance du consentement, on ne parle pas de signer une décharge, ni de faire venir un avocat. On ne parle même pas de se mettre d'accord au préalable sur ce qu'on aime et de ce qu'on veut faire pendant cette partie de jambes en l'air. 

Le cliché hollywoodien de l'homme qui saisit la femme, et la plaque contre le mur et l'embrasse de force a vécu. Ça peut être assez violent. 

On peut parler de ses désirs avant, pendant ou après l'acte sexuel. Il existe un test à faire à deux.

Le consentement peut se demander, s'exprimer pendant un acte sexuel et prendre la forme d'un baiser, ou de signes explicites : une caresse… Il se trouve que les trois ou quatre derniers garçons que j'ai embrassés m'ont tous demandé. Ce n'était absolument pas un tue-l'amour. C'était très sensuel. Une fois, j'ai dit non. Ça s'est très bien passé. On a repris un verre quand même."

Mymy Haegel, est la rédactrice en chef du site madmoizelle et publie aux éditions Hugo et Cie : Ils vécurent heureux  - guide de survie d’une féministe en couple hétéro…    

  • Et aussi : Les fantasmes : "Peu de choses qui peuvent passer dans la tête d'une femme ou d'un homme sont foncièrement incompatibles avec le féminisme. Nos fantasmes sont construits par la société dans laquelle on vit. On grandit avec des princes qui embrassent des princesses endormies, des types qui plaquent des femmes contre les murs. Notre sexualité n'appartient pas qu'à nous. Tant qu'on sait qu'on est dans une forme de jeu de rôles avec notre partenaire, avec lequel on peut assouvir ses désirs dans le respect, tout est possible."
  • La jalousie : "Il y a cette idée très ancrée que l'amitié homme / femme n'existe pas vraiment. La jalousie est comme beaucoup de choses dans le couple : un problème d'estime de soi, de confiance en soi et en l'autre."
  • La charge mentale : "L'égalité sur la prise en charge du quotidien dans le foyer est plus compliquée à obtenir une fois les habitudes prises. Donc, la charge mentale, je conseillerais d'en parler très vite et d'être méfiante. Il ne s'agit pas de faire un tableau Excel, mais d'observer de façon pragmatique les taches à réaliser et de mettre un nom en face. L'égalité n'est pas que tout le monde fasse les mêmes choses. Cela peut être fait en fonction de ce qu'on aime faire ou pas."
  • La blague sur le féminisme : Une astuce que j'aime bien pour répondre aux remarques et aux blagues sexistes est de jouer l'idiote et de faire comme si on ne comprenait pas pourquoi : "Je n'ai pas compris ta blague, tu peux me l'expliquer ?". Là, la personne doit expliquer le mécanisme sexiste de sa blague, mettre des mots, et risque de se sentir idiot"