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Édouard Durand : "La société prend conscience de l'ampleur des violences sexuelles pendant l'enfance"

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Collage de rue sur les violences sexuelles sur mineur, à Paris le 23 janvier 2021
Collage de rue sur les violences sexuelles sur mineur, à Paris le 23 janvier 2021
© AFP - Hugo Passarello Luna / Hans Lucas

Tout juste nommé par Emmanuel Macron co-président d'une mission pour "recueillir les témoignages et protéger les victimes", le juge pour enfants au tribunal de Bobigny explique à France Inter le rôle qu'il veut lui donner, et l'importance du moment actuel de libération massive de la parole sur l'inceste.

C'est une vidéo du président de la République qui a accéléré les choses, après plusieurs jours de mobilisation et de témoignages, notamment sur les réseaux sociaux autour du mot-dièse #metooinceste.

Emmanuel Macron s'engage à "agir" contre les violences sexuelles sur les enfants : notamment via un changement de législation, sur lequel travaillera le garde des Sceaux, mais aussi avec la création d'une mission sur le recueil des témoignages et la protection des victimes. Elle sera co-présidée par Nathalie Mathieu, directrice d'une association spécialisée dans l'accueil des enfants victimes d'inceste, et par Édouard Durand, juge des enfants au tribunal de Bobigny. Ce dernier a accepté de répondre à nos questions.

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FRANCE INTER : En quoi va consister votre mission ?

ÉDOUARD DURAND : "Le président de la République et le ministre de la Protection de l'enfance Adrien Taquet ont redit l'importance de mieux prendre en compte la parole des victimes de violences sexuelles. C'est une actualité très forte aujourd'hui, mais elle est toujours très forte !

"Ce dont la société prend conscience, c'est de l'ampleur des violences sexuelles pendant l'enfance et de la gravité des traumatismes éprouvés par les victimes. On sait que 60 % des victimes de violences sexuelles l'ont été dans l'enfance."

La feuille de route donnée à la commission qui vient d'être annoncée, c'est deux choses. D'abord un travail sur le temps long, construire un meilleur savoir, pour les pouvoirs publics et pour la société, pour mieux comprendre le phénomène et surtout mieux le repérer. Il y aura des enquêtes, des recherches, un programme de prévention.

L'autre dimension dont est chargée cette commission, c'est de parvenir à offrir aux victimes de violences sexuelles un accompagnement psychosocial qui soit vraiment protecteur. Le président de la République a dit que les soins devaient être disponibles, accessibles aux victimes gratuitement, notamment des soins en psycho-trauma. Ce qu'il faut réparer, c'est le traumatisme qui a été subi."

Comment faire, justement, pour prévenir les violences sexuelles le plus rapidement possible ?

"Ce qui est très important, quand une société veut être dans la culture de la protection, c'est d'anticiper les faits par le repérage systématique. Construire des outils opérationnels, utilisables par tous les professionnels qui travaillent jour après jour avec les enfants, pour pouvoir recueillir leur parole. On dit souvent aux victimes de violences, qu'elles soient adultes ou enfants, "il faut parler". Mais c'est d'abord à la société de parler ! C'est d'abord aux professionnels de l'enfance de parler et d'ouvrir des espaces à partir desquels les enfants pourront exprimer leur vécu et les éventuelles violences qu'ils subissent.

"C'est très important que l'enfant soit en présence d'un professionnel dont il perçoit qu'il est en capacité d'entendre la révélation des violences."

Les professionnels qui travaillent avec les enfants savent bien que dès lors qu'on crée des programmes, des actions, des groupes de parole où l'on va aborder les questions de l'intime, de la violence, il y a toujours des enfants qui vont révéler les violences qu'ils subissent."

Comment va s'articuler le travail de votre commission avec celui du gouvernement pour réformer notre législation ?

"La mission confiée au garde des Sceaux et au secrétaire d'État à la Protection de l'Enfance, c'est de réfléchir de façon opérationnelle et concrète à la façon dont la législation doit être adaptée pour mieux prendre en compte la protection des enfants victimes des violences, particulièrement de violences sexuelles. La commission participera à ce travail et à l'évaluation de la mise en œuvre des politiques publiques sur l'ensemble du territoire, pour qu'il y ait une égalité dans la protection qui doit être donnée à chaque enfant.

Il appartient au gouvernement, aux pouvoirs publics de construire un arsenal législatif, notamment pénal, qui prenne en compte la gravité et la particularité des violences faites aux enfants. La commission qui vient d'être instituée se situera dans ce travail, mais c'est d'abord la responsabilité du gouvernement, devant la représentation nationale, de proposer les réformes législatives.

La commission va participer naturellement à la consultation lancée sur la loi pénale, notamment la question des seuils d'âge. Mais c'est la responsabilité du gouvernement de choisir ce qui sera proposé au Parlement."

Avez-vous été surpris par le mouvement de mobilisation contre l'inceste de ces derniers jours ?

"Ce que nous vivons actuellement, avec une très forte intensité mais qui est vrai depuis quelques années, c'est la libération de la parole des victimes, et elle génère deux choses extrêmement importantes sur le plan collectif. D'abord, chaque citoyen et citoyenne est en capacité de se représenter l'intensité de la violence qui est éprouvée par les enfants victimes d'inceste et de violence sexuelle de manière plus générale.

La deuxième chose, c'est que la société appelle de manière très forte à une meilleure protection des victimes : il n'y a plus de minimisation. Chacun aujourd'hui a pleinement conscience que le silence profite aux agresseurs, et qu'au contraire la révélation des faits, avec son caractère massif, va permettre de changer la loi et les pratiques professionnelles, pour progresser dans la culture de la protection."

Quelles leçons avez-vous tirées de votre propre expérience comme juge des enfants ?

"Ce qui est le plus important, c'est de croire l'enfant qui révèle des violences. Les pédopsychiatres et les psychologues qui travaillent sur le sujet le disent et le redisent : un enfant qui perçoit que l'interlocuteur ne le croit pas, risque un effondrement psychique.

Le risque que nous courons, que nous soyons juge des enfants, institutrice, psychologue, éducateur, assistante sociale, n'est pas de surinterpréter la révélation des faits : mais au contraire de laisser passer sous nos yeux des enfants victimes, sans les protéger."