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Emotions : six conseils simples pour savoir quoi en faire en entreprise

Six conseils pour savoir quoi faire de ses émotions en entreprise
Six conseils pour savoir quoi faire de ses émotions en entreprise
© Getty - 10'000 Hours

Doit-on livrer son ressenti au travail ? Qu'apportent à l’entreprise les émotions des salariés ? Que risque-t-on à exprimer ses sentiments ? Sommes-nous égaux face à l’expression émotionnelle ? Peut-on évoquer sa vie privée dans un cadre professionnel ? Les réponses et les conseils de spécialistes.

Auparavant, alors qu'on travaillait à la sueur de son front, le corps se transformait en force de travail. Quand on parlait de souffrance au travail, on pensait à des maladies professionnelles corporelles. Aujourd'hui l’aspect psychique est surtout mobilisé. Les émotions deviennent un élément central de la vie professionnelle. Et le travail qui, a toujours été chargé d'affects, l’est aujourd’hui encore plus. 

Comment appréhender cette évolution ? Trois spécialistes, les sociologues Aurélie Jeantet, Vincent de Gauléjac, et le psychologue Patrick Légeron, ont donné leurs conseils pour "gérer ses émotions" dans le cadre professionnel dans l’émission Grand bien vous fasse avec Ali Rebeihi.

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1 - Savoir dans quel type d'entreprise on travaille

Patrick Légeron : "Schématiquement, il existe trois grands types d'entreprises. 

  • Celles que j'appelle "froides", "de papier glacé", dans lesquelles rien n'est exprimé : le secteur bancaire, parfois la médecine, ou l'assurance, par exemple.
  • Et puis, il y a un secteur où, au contraire, les émotions se lâchent. En particulier, les émotions positives. Il s’agit plutôt des secteurs de la communication, ou le milieu artistique. On se donne du "Ma chérie", on dit : "Je suis heureux". C’est ce que tentent de mettre en place beaucoup d'entreprises avec le team building. Mais les émotions négatives (mécontentement, inquiétude, colère…) ne sont absolument pas autorisées à être exprimées. 
  • Et puis, il y a un troisième type d'entreprises, malheureusement assez rares, celles dotées d’intelligence émotionnelle. Ces organisations autorisent toutes les émotions. Mais nous avons un vrai problème parce que la réception des émotions au travail incombe souvent aux managers et sa faiblesse dans ce domaine."

2- Exprimer ses émotions au travail rendrait plus efficace

Aurélie Jeantet : "J'observe que les entreprises se sont construites dans un déni des émotions et dans une scission entre raison et émotion. Être professionnel, revient à être rationnel. Mais c’est problématique et faux. De nombreux travaux de neurologues, de psychologues montrent que les émotions font partie de l'intelligence. 

Sans émotion, on est bête. On ne peut pas prendre de décisions pertinentes qui prennent en compte toutes les dimensions d'une situation. 

On arrive donc à des situations assez paradoxales de souffrance où les émotions sont rejetées en dehors de la sphère du travail, dans la famille, ou dans d'autres espaces de vie. Et dans l’entreprise, on doit effectuer un travail émotionnel en réprimant certaines émotions et en simulant d'autres."

Docteur Patrick Légeron : "Descartes dans Le Traité des passions (on appelait les émotions ainsi à l’époque) disait dans sa conclusion : "Et maintenant que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins sujet de les craindre que nous n'avions auparavant ; car nous voyons qu'elles sont toutes bonnes de leur nature, et que nous n'avons à éviter que leurs mauvais usages ou leur excès, contre lesquels les remèdes que j'ai expliqués pourraient suffire." Finalement, toutes les émotions sont bonnes. Elles font partie de notre capital psychologique. Elles doivent être utilisées avec discernement."

Vincent de Gaulejac : J'ai retrouvé une petite anecdote, un dessin ancien de Dubuisson dans Les Échos. Il illustre bien le risque du mauvais usage des émotions dans l'entreprise. Le DRH convoque un de ses employés et lui dit : "Comme vous le savez, nous plaçons le bonheur de nos employés en tête des valeurs de notre entreprise. Donc, êtes-vous heureux ?" L'interlocuteur répond : "Bof". En face on lui dit répond : "Je note, "n'atteint pas ses objectifs"".

3 - S’investir émotionnellement, mais pas trop

Patrick Légeron : "Dans les enquêtes européennes, nous sommes le pays dans lequel l'investissement dans travail est le plus grand. Les Allemands, souvent montrés en exemple d’efficacité lui accordent moins d’importance. Donc le surinvestissement émotionnel au travail, pose des problèmes. 

Ce surinvestissement des Français explique aussi une certaine souffrance au travail. 

Le monde du travail a une responsabilité énorme. Il n’accorde pas aux émotions la place qu'elles méritent. Une enquête européenne récente posait la question : votre travail requiert-t-il que vous cachiez vos émotions ? Enfin, nous sommes le pays avec la Hongrie, la Turquie, la Grèce qui répond le plus : « Oui, il faut que je cache mes émotions » : 33% des salariés français contre 12% au Danemark, à peine 20% en Allemagne…"

Vincent de Gaulejac prévient : "On parle souvent de "gérer ses émotions". On est alors dans l'idéologie managériale. Il y a derrière l’idée de devoir essayer de rendre les émotions utiles : pour la motivation, l'émulation, la performance… Les émotions, ne sont pas de l'ordre de la gestion. Elles sont l'art de la subjectivité du sujet. Elle sont ce dont l’individu a besoin pour être bien dans sa peau, et n'existent pas pour répondre à des exigences normatives extérieures de performance, de rentabilité et d'utilité."

4 - Se méfier des inégalités émotionnelles 

Aurélie Jeantet : "Les émotions font partie des rapports de domination. Il existe des inégalités émotionnelles très fortes à la fois de classe, de sexe… La colère est typiquement une émotion autorisée dans certaines situations. 

Si vous êtes un homme et en haut de l'échelle sociale, cela peut passer. Et même donner une image de quelqu'un de déterminé qui sait ce qu'il veut, qui se donne les moyens d'y arriver alors que chez une femme, cela peut passer pour de l'hystérie. Et chez l'ouvrier, pour de la vulgarité."

Vincent de Gauléjac ajoute : "Au temps de la lutte des classes, la colère était un moyen de se mobiliser collectivement pour changer ses conditions de travail, alors qu’aujourd'hui au temps de la lutte des places, chacun est renvoyé à lui-même pour gérer sa colère. Et comme il ne peut pas l'exprimer, ça produit des troubles psychosomatiques comme des ulcères à l'estomac ou de la dépression : on retourne la colère contre soi."

5- Parler de sa vie privée, un pari risqué

Aurélie Jeantet : "Cela dépend des milieux professionnels. Mais il ne faut pas se tromper. Les émotions à partager entre collègues sont celles liées à la tâche, à l'activité qu'on a à faire ensemble. Il s’agit de celles intéressantes à mutualiser, à débattre. Ensuite, des liens d'amitié peuvent se créer. Mais c’est autre chose." 

Vincent de Gaulejac : "Parler de soi au travail, c'est ambigu. Vous risquez d'être évalué en fonction de votre personnalité, de vos réactions émotionnelles ou psychologiques, et non pas par rapport à la qualité du travail que vous faites. Et c'est pervers." 

6 - Ne pas avoir peur

Aurélie Jeantet : "Exprimer ses émotions ne mène pas au chaos. Il flotte l’idée dans la société qu’exprimer ses émotions donnerait naissance au chaos, à quelque chose d'épouvantable. Et cela renforce l'idée que les ressentis doivent être maîtrisés, contrôlés, canalisés, voire déniés. 

Or cette image est un fantasme qui n'a pas lieu d'être, dans la mesure où on est tous socialisés, et éduqués. On nous apprend depuis tous petits à faire taire, à contenir certaines émotions, ou à en exprimer d'autres que les nôtres.

Et on sait que dans certaines situations, on peut dire ce que l’on ressent, dans d’autres pas… On arrive dans l'entreprise avec ce que certains appellent des compétences émotionnelles, et on continue cette socialisation selon les métiers."

Vincent de Gaulejac : "Le problème des entreprises n'est pas l'expression des émotions. Mais plutôt que les gens ont de plus en plus le sentiment d'être soumis à des dilemmes impossibles. Les injonctions des organisations deviennent paradoxales et les salariés ne savent plus quoi faire. On ne leur donne plus au sein du monde du travail les moyens de comprendre le sens de leur mission. C'est là le véritable risque."

ECOUTER | Grand bien vous fasse sur les émotions au travail

Avec : 

  • Aurélie Jeantet, sociologue, spécialiste du travail, maître de conférences à l’Université Sorbonne-Nouvelle et chercheuse au laboratoire Cresspa. Auteure de Les émotions au travail (CNRS Editions).
  • Vincent De Gauléjac, sociologue,  professeur émérite à l'Université Paris-Diderot. Auteur de La Névrose de classe, La Société malade de la gestion et Travail, les raisons de la colère. 
  • Patrick Légeron : psychologue