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En classe Segpa : "Ceux qui jugent devraient tester, certains seraient mieux avec nous qu’en général"

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Lors d'un atelier pratique de quatrième Segpa, au collège Schuman à Mâcon.
Lors d'un atelier pratique de quatrième Segpa, au collège Schuman à Mâcon.
© Radio France - Victor Vasseur

Sorti le mois dernier, le film humoristique "Les Segpa" jette le discrédit sur ces collégiens en difficulté. Des enseignants, comme les élèves, contestent cette caricature. Un collège bourguignon nous ouvre ses portes, pour redorer l’image des Segpa.

Les blouses et les bleus de travail sont tachés de peinture. Des gants aux mains, des chaussures de sécurité aux pieds, Nathan est accroupi, un mètre et un cutter posés à ses côtés. Pour s'exercer, il doit couper une planche pour ensuite la coller à un mur de cet atelier. Le professeur Thierry Rodriguez conseille, guide mais laisse faire, même en cas d’erreur. Nous sommes au collège Schumann de Mâcon (Saône-et-Loire), en réseau d’éducation prioritaire, en cours de quatrième Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté). Ces élèves ont choisi la formation "habitat", pour apprendre les bases de la menuiserie, de la maçonnerie, de l’électricité.

"J’ai déjà entendu des parents dire que leur gamin était normal, et refuser de voir leur enfant entrer en classe Segpa" souffle le professeur de 57 ans, ancien maréchal-ferrant. Les clichés perdurent. Non, les élèves de Segpa "ne sont pas des imbéciles ou des attardés", comme pourrait le faire croire la comédie "Les Segpa" sorti au cinéma en avril, et issu d’une websérie qui cumulent plus de deux millions d’abonnés. Sur les réseaux sociaux, via des tribunes, plusieurs enseignants s’insurgent de cette vision caricaturale renvoyée par ce film coproduit par Cyril Hanouna. La production se défend, par la voix de Jean-Rachid Kallouche dans Le Parisien : "Les Segpa est dans cette veine très positive, avec des vraies valeurs, un message, et très drôle." Au-delà du film, et des idées reçues parfois caricaturales, quelle est la réalité des classes Segpa, de ces élèves en difficulté ? Comment travaillent leurs enseignants ?

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"La lecture c’est ennuyant, on perd du temps !"

C’est une salle de classe comme une autre. Ils sont 13 élèves ce matin-là, dont deux filles, pour assister au cours de français d’Alice Meunier. Au programme : "Structurer son texte argumentatif". L’enseignante propose un sujet de réflexion : "Lire, c’est frémir de plaisir, éprouver des émotions. Partagez-vous cette opinion ?" Réponse d’un élève : "La lecture c’est ennuyant, on perd du temps !".

L’enseignante écrit les réponses sur son ordinateur, son écran est projeté au tableau. Au fond de la salle, une élève, cheveux mi-long, bricole sa montre cassée, elle a l’air dans la lune. Quelques minutes plus tard, on voit Liberty somnoler, la tête s’appuie sur la paume de main. Elle a des bagues aux doigts et des boucles d’oreilles en forme de croix.

Lors du cours de français des troisième Segpa au collège Schuman de Mâcon, le 12 mai 2022.
Lors du cours de français des troisième Segpa au collège Schuman de Mâcon, le 12 mai 2022.
© Radio France - Victor Vasseur

Avec Mme Meunier, ces élèves ont lu "Le comte de Monte-Cristo" ou encore "Cyrano de Bergerac" et ils s’en souviennent bien. "Ils aiment la lecture, les histoires, entendre une scène de théâtre" souligne l’enseignante. "Mais quand ils lisent tout seul, ils ne comprennent pas. Ils vont déchiffrer les mots, mais ils ne mettent aucun sens derrière. Ils ont lu un texte entier, mais à la fin, ils n’ont rien gardé". Les difficultés apparaissent au moment de l’apprentissage de la lecture. Nathan, 14 ans, le reconnaît : "J’ai encore du mal à lire". Alors, la professeure prend des livres adaptés "en FLE (français langue étrangère) ou en FALC (facile à lire et à comprendre)", "pour éviter le passé simple et le vocabulaire compliqué" explique Alice Meunier.

Un projet professionnel bien en tête

Yanis est l’un de ceux qui participent le plus, malgré ses réponses hésitantes. Il reconnaît que le français n’est pas sa matière préférée, comme certains de ses camarades interrogés. Il préfère sans hésiter les cours en atelier. "Ça ne m’a pas dérangé de venir en Segpa" d’autant plus que son grand frère l’a précédé dans cette section. "Ça m’a aidé à m’améliorer, sinon j’aurais galéré" ajoute l’adolescent, très lucide. "Plus tard, je veux être carreleur". Il le sait depuis l’an passé, il a fait des stages et regardé des vidéos sur internet. Comme lui, de nombreux élèves ont les idées claires concernant leur avenir, comme Liberty. Elle compte travailler dans un bar, "on m’a dit qu’il y en avait un sur la Tour Eiffel, je voudrais tester, ce serait cool. Paris, c’est la capitale, il y a du tourisme !"

La Tour Eiffel, Anaïs rêve de la repeindre. "Et pourquoi pas la Statue de la Liberté aussi ! Mais je ne sais même pas si elle se repeint !" Elle était en troisième Segpa l’an passé, elle poursuit son cursus dans un Erea (établissement régional d'enseignement adapté). Elle est venue saluer ses anciens professeurs. On en profite pour lui parler : "Je suis dyslexique. Je suis arrivée en quatrième en Segpa. J’aimerais rénover des mosaïques d’art, et aussi devenir cordiste, car j’adore l’escalade." Elle semble connaître les formations nécessaires sur le bout des doigts.

Lors d'un cours d'atelier des troisième Segpa, au collège Schuman de Mâcon.
Lors d'un cours d'atelier des troisième Segpa, au collège Schuman de Mâcon.
© Radio France - Victor Vasseur

Pour Justine, accompagnée d’une AESH en cours car "dysphasique, dysorthographique et dys… je ne sais plus quoi", ce sera la restauration. Phobique scolaire, la classe Segpa lui a permis de raccrocher les wagons. Quant à Lucas, polo noir, cheveux frisée et yeux clairs, il s’est découvert une passion lors d’un stage. Il a 15 ans et se voit routier : voyager, avoir son camion, être autonome. Ses parents le soutiennent et sont fiers. Ces élèves viennent de tous les milieux sociaux, il y a ce fils de routier, de femme de ménage, d’électricien, de chef d’entreprise, cette fille de commerciale et de plombier.

Les Segpa, une websérie "rigolote"

Dans la cour de récréation, parler avec ces adolescents fait des curieux. Très vite, un groupe de collégiens se crée autour de Yanis, Liberty et Lucas. "Vous parlez du film les Segpa ? Je l’ai vu il est gol-ri" (rigolo en verlan) lâche Yasmine, 11 ans. Liberty la coupe : "Oui, mais c’est pas nous ça. On a juste des difficultés, certains réussissent." Car les clichés ont la vie dure. "Ceux qui jugent devraient tester, certains seraient mieux en SEGPA qu’en générale."

Ces collégiens n’ont pas vu le film, mais trouvent la série "rigolote". "J’ai regardé, c’est marrant, mais ce n’est pas la vraie image" déplore Yanis. "Avec eux, les SEGPA sont cons." Les insultes dans la cour de récréation ? Ils en ont déjà entendu. "Mais ça me passe par-dessus" assène Lucas. Nathan "ne les calcule pas. Je me dis que l’on va peut-être mieux réussir qu’eux."

Yanis, Liberty, Lucas et Justine (de gauche à droite, de haut en bas.)
Yanis, Liberty, Lucas et Justine (de gauche à droite, de haut en bas.)
© Radio France - Victor Vasseur

Des anciens Segpa devenu chef d'entreprise

Les parents d’élèves ont parfois des idées bien arrêtées sur la section Segpa. "Il faut faire comprendre aux parents d’élèves que c’est une chance pour leur enfant" affirme Thierry Rodriguez. Il ne compte plus le nombre d’élèves aujourd’hui à leur compte, "ces belles réussites" comme il dit. "J’ai des élèves devenus patrons qui ont pris des élèves en stage, puis repris un apprentissage, puis les ont gardés en tant d’ouvrier." La boucle est bouclée.

Des élèves sont en souffrance en section générale, ils ne comprennent rien. Ici, ils retrouvent un équilibre. La partie pratique les revalorise et leur donne confiance en eux.

Des difficultés pour lire et un mauvais bulletin scolaire en CM1 et CM2 ne vont pas forcément diriger un enfant vers une section Segpa. "C’est très normé et encadré" précise le principal du collège Schuman Samuel Robardet, 54 ans. "L’orientation se fait sur la base d’un bilan psychologique, il y a un test de QI. S’il est inférieur à 90, dans la zone 70-90, que l’on appelle la zone normale faible, on peut proposer aux parents de l’élève d’intégrer la sixième Segpa."

Thierry Rodriguez, professeur d'atelier, au collège Schuman de Mâcon depuis une quinzaine d'année.
Thierry Rodriguez, professeur d'atelier, au collège Schuman de Mâcon depuis une quinzaine d'année.
© Radio France - Victor Vasseur

Dans ces classes de 16 élèves maximum, les profils sont variés. Des jeunes très calmes, d’autres turbulents, parfois ingérables, comme ce sixième exclu 18 fois de classe ces dernières semaines, malgré des avertissements à la chaîne et des heures de colle. "Ils ont tous pour point commun cette grande difficulté scolaire" explique le principal.

Ils ont du mal à tenir en place, ils cherchent la provocation avec l’adulte, testent les limites, d’autres ont compris les règles.

Samuel Robardet constate l’incapacité à rester "attentif pendant une heure, ces élèves ont besoin de concret, de manipuler, pour mieux comprendre, et donner du sens à ce qu’ils apprennent". Le professeur d’atelier Thierry Rodriguez en est persuadé, s’ils veulent, ils peuvent, "la Segpa est un bon tremplin". Rebondir, retrouver une voie puis un travail qui leur plaît.