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En Inde, le nombre de contaminations "peut-être deux ou trois fois" supérieur aux chiffres officiels

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Des proches d'une personne décédée du Covid lui adressent une dernière prière, en combinaison de protection
Des proches d'une personne décédée du Covid lui adressent une dernière prière, en combinaison de protection
© AFP - VIshal Bhatnagar

Les images de la situation sanitaire en Inde sont présentes dans toute la presse. Les chiffres, eux, que ce soit le nombre de morts ou le nombre de nouveaux cas, sont proportionnellement plus faibles qu'en France. Mais cette comparaison a-t-elle seulement un sens ?

L'Inde a dénombré en avril plus de six millions de cas supplémentaires de Covid-19. Des chiffres qui donnent le tournis mais qui, rapportés à la population, sont inférieurs au nombre de contaminations en France, comme l'ont pointé plusieurs messages sur les réseaux sociaux. Mais est-il pertinent de comparer les deux situations, alors que les deux pays sont extrêmement différents de par leur taille, l'organisation de leur système de santé ou leur taux de pauvreté ? Éléments de réponse avec Kamala Marius, maîtresse de conférences en géographie à l’université Bordeaux-Montaigne, autrice de L'Inde, une puissance vulnérable.

FRANCE INTER : Peut-on comparer les chiffres que nous recevons d'Inde et les chiffres français ? Les chiffres qui remontent d'Inde sont-ils fiables ?

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KAMALA MARIUS : "En Inde, selon les régions, il y a autour d'un médecin pour 10 000 ou 20 000 habitants. Le système est fragile mais il est toutefois facile de se faire tester. Sauf qu'en cas de test positif, les gens doivent se confiner. Or, ils doivent travailler, parce qu'il faut qu'ils mangent, tout simplement. Souvent ils n'ont donc pas envie de s'isoler. C'est pourquoi les chiffres des contaminations ne sont pas du tout sûrs. Il y a aujourd'hui en Inde 380 000 nouveaux cas positifs chaque jour. En réalité, c'est peut-être deux ou trois fois plus. C'est la même chose du côté des morts. Les indicateurs que l'on a sont les chiffres officiels des hôpitaux. Mais les gens n'osent pas aller à l'hôpital par peur d'être stigmatisés."

La situation sanitaire est très variable en fonction des États. Est-il possible pour les hôpitaux des différentes régions de s'entraider, de faire des échanges de médecins ou d'infirmières, d'envoyer des patients d'un État à l'autre ? 

"Non, ce système n'existe pas vraiment. Prenons l'exemple des vaccins. Chaque État achète ses vaccins aux deux entreprises indiennes qui les produisent. Il y a d'un côté le vaccin Covaxin de Bharat Biotech, et de l'autre CovidShield, produit par AstraZeneca. Chaque État gère ensuite ses doses comme il l'entend. Mais le problème, c'est qu'il n'y en a pas assez. Certes, à peu près 10% de la population a été vaccinée, soit environ 140 millions d'habitants. Mais la logistique ne suit pas toujours. Ce jeudi, par exemple, ils ont ouvert la vaccination au plus de 18 ans. Dix millions de jeunes de moins de 45 ans se sont inscrits en l'espace de deux heures. Et maintenant, on leur dit 'finalement, il n'y a pas assez de vaccins, donc on continue à vacciner les plus de 45 ans pour le moment'. On est dans un système assez dramatique."

Les images que l'on voit sont impressionnantes, avec des hôpitaux débordés… Est-ce que le système était déjà fragile avant la pandémie, ou l'hôpital a-t-il été submergé par le nombre ? 

"Le système de santé indien est en faillite depuis longtemps. Cela fait des décennies que le pays n'a pas réellement investi dans la santé, sauf au coup par coup. Effectivement, le pays a éradiqué la variole dans les années 1960, et aussi quasiment éradiqué la polio. Il y a donc eu de grandes campagnes de vaccination. Les hôpitaux publics sont gratuits mais peu équipés, en général. La majorité des gens, ceux qui ont les moyens, vont dans le privé. Et là, c'est hypermoderne, c'est vraiment impressionnant."

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Comment a été gérée la première vague de Covid-19 en Inde ?

"Il y a eu un véritable 'lockdown', comme disent les Indiens, c'est à dire un confinement total. Le Premier ministre Narendra Modi a tout arrêté : l'école, le travail… Du jour au lendemain, des centaines de millions de saisonniers se sont retrouvés sans travail, rentrant chez eux à pied… Certains sont morts de faim sur les routes."

"L'Inde compte aujourd'hui plus de 130 millions de pauvres alors qu'ils n'étaient plus que 65 ou 70 millions avant la crise de la Covid. Près de 90% de l'emploi est informel, cela rend les gens très vulnérables."

À partir de ce début d'année, les Indiens ont eu l'impression que l'épidémie était passée. Une fête religieuse, les Kumbh Mela, qui était prévue pour 2022, a été avancée d'un an parce que l'alignement des étoiles, a-t-on dit, ne correspondait pas. Les Kumbh Mela sont des pèlerinages qui ont lieu tous les douze ans dans certains lieux sacrés de l'Inde. Il y a également eu la fête de Holi, une grande fête dans le nord du pays. Puis les élections dans certaines régions, pour renouveler le Parlement local, avec des milliers de gens sans masque dans les meetings. Alors que le variant indien du SARS-CoV 2 circulait certainement depuis quelques mois à bas bruit, les ingrédients étaient réunis pour un redémarrage en flèche de l'épidémie."