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En quoi le sport est-il le reflet de la société ?

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La pratique du sport
La pratique du sport
© Getty

Quand on regarde de plus près, l'évolution du sport est un miroir des mœurs de notre société. Les pratiques sont définies selon des marqueurs culturels propres à chaque époque. Si aujourd'hui, ce sont nos valeurs démocratiques qui déterminent notre rapport à l'éducation physique, qu'en était-il par le passé ?

Georges Vigarello , historien spécialiste des pratiques sportives, des représentations de l'hygiène et du corps, était l'invité de Eva Roque dans l'émission "L'été comme jamais". Il est venu expliquer en quoi le sport renvoie à l'évolution sociétale suggérée par une époque. Il s'attache à expliquer la place essentielle que le sport occupe dans notre société, incarnant le parfait reflet de notre esprit et de notre système de valeurs démocratiques. 

L'occasion de retracer ensuite les grands moments historiques qui ont façonné la logique de la pratique sportive, des époques où le sport, tel que nous l'entendons, n'allait pas de soi et ne reposait pas encore sur une pratique physique récréative.

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Le sport aujourd'hui, miroir de notre société libre et démocratique 

Georges Vigarello rapproche la définition même du sport aux valeurs de la démocratie, qui est un système qui se nourrit d'antagonismes, de confrontations d'opinions. C'est pourquoi le plaisir du jeu repose aujourd'hui sur l'idée de la confrontation, encadrée par des règles qui reposent sur la logique méritocratique. Aujourd'hui la compétition sportive fait partie de la vie sociale démocratique :

  • Le sport comme idéal démocratique 

Georges Vigarello : "Le sport a cette caractéristique fondamentale d'être ouvert à l'ensemble des pratiquants. C'est la société démocratique par excellence. C'est la société ouverte à toutes et tous, où chacun est égal à chacun et où la méritocratie se retrouve idéalisée. Le sport fait ressortir le modèle des sociétés démocratiques. C'est le mérite qui va l'emporter, le travail, le talent comme dans la réalité de la vie quotidienne. Ce sont nos mœurs qui définissent les modèles sur lesquels repose les pratiques sportives d'une époque.

Le succès du sport tient au fait qu'il incarne le modèle idéal de nos sociétés. 

Le sport est fondé sur le sentiment du perfectible, du toujours aller au-delà de ses capacités, de ses limites. C'est un facteur d'excitation absolument exceptionnel pour vous permettre d'être pleinement libre et de devenir meilleur".

  • Le corps s'est autant libéré qu'il a libéré les pratiques sportives

GV : "On cultive aujourd'hui un rapport véritablement pluriel à la performance, là où hier les deux grandes qualités dominantes étaient la force et la puissance, l'avantage est désormais donné aux qualités acrobatiques, aériennes, de finesse, de souplesse, d'adresse, de détente, de vitesse. C'est ce nouveau rapport au corps qui a permis de développer de nouvelles pratiques.  

Des pratiques qui ne reposent plus exclusivement et simplement sur la force brute. C'est un changement radical qui s'opère dans nos mœurs quant à l'individualisation de la conscience sportive. Le sport consiste à donner le meilleur de soi-même par et pour soi-même". 

Histoire : le sport a mis du temps avant de devenir "un loisir" accessible à toutes et tous

L'historien précise ensuite que le sport n'est pas un monde figé et qu'il y a une histoire des pratiques elles-mêmes, car chaque époque donne son sens aux pratiques sportives en les enrichissant par les réalités qui sont les siennes : 

GV : "Quand, aujourd'hui, le sport est au cœur d'une recherche de plaisir, à ses débuts, il relevait presqu'exclusivement de l'ascétisme, c'est-a-dire qu'il renvoyait à la rigueur morale et éducative, au devoir de défense de la Cité. Même s'il a, pendant longtemps, été le privilège des classes sociales élevées, et des hommes. Là où aujourd'hui, il suppose la possibilité de traverser des espaces pour rencontrer d'autres cercles de sociabilité.

Le sport entendu démocratiquement est une pratique quasi contemporaine. Même si, bien sûr, le jeu a toujours existé, et dans toutes les sociétés

Profitons-en pour remonter dans le temps et dresser une petite rétrospective de la représentation du "sport" et de "l'activité physique" étroitement liée à celle du corps et de la guerre dans les sociétés d'hier : 

  • Grèce antique : une philosophie du corps au service de la collectivité

Il y a déjà un désir de préparer, par un entrainement sérieux, les grandes compétitions athlétiques, mais surtout d'y associer l'art militaire, par l'obligation imposée aux Cités de préparer les citoyens à leur métier de soldats. Le système d'éducation le plus célèbre étant celui pensé par les Spartiates où le citoyen est voué dès l'enfance à consacrer sa vie à la formation militaire. L'éducation morale découle de l'éducation physique militaire. La gymnastique est un système éducatif où le gymnase devient un vrai espace d'instruction publique. L'objectif est de former un homme complet. La puissance de son âme et celle de son corps sain et en bonne santé doivent entrer en parfaite harmonie. L'activité physique répond à un art de vivre, en maintenant l'équilibre des humeurs, qui conditionnent la bonne santé. Il y a un culte de l'exercice physique et militaire qui passe par la pureté de l'âme. La lutte en est la pratique fondamentale. 

Le sport est partie intégrante de l'Etat et de ses structures éducatives. La Grèce est aussi la mère de toutes les compétitions et des formes primitives du "sport". Si on prend l'exemple des Jeux Olympiques, ils figurent au rang de "fêtes" car ils correspondent à un culte voué au dieux de l'Olympe. C'est aussi une compétition politique qui permet aux Cités de rivaliser les unes avec les autres sans se faire la guerre directement. 

  • Rome : le poids de la morale au-dessus de l'éducation physique

Chez les romains, éducation morale et physique ne vont pas de soi, et se donner en spectacle devant un large public est dérisoire voire infâme. Le sport comme pratique récréative est essentiellement incarné par les gladiateurs, qui sont forcément des hommes déchus de droits, des esclaves et non des citoyens romains. La gladiature est en cela un véritable microcosme de la société romaine puisque les activités physiques sont fondamentalement violentes et spectacularisées par le pouvoir, qui renvoie la décadence aux basses classes et la pureté de l'âme aux classes élevées. On estime que le corps exercé est subordonné à l'âme et compte moins que l'art de la rhétorique. C'est pourquoi le sport, quand il n'est pas au service de la guerre, est réduit aux courses de char et aux gladiateurs. 

  • Moyen-âge : rigueur sociale et esprit de chevalerie

Le christianisme impose une rigueur sociale qui frappe de plein fouet la philosophie du corps et son exposition dans l'espace public. Les pratiques physiques sont jugées oisives et décadentes pour l'âme. C'est pourtant à cette époque, dans la seconde moitié du XIIe siècle que l'origine étymologique du mot "sport" apparaît, issu du latin "deportare" (emporter d'un endroit à un autre). 

Si la religion réprouve ce qui deviendra le sport, c'est l'idéal chevaleresque qui continue à le façonner à l'époque féodale. En effet, les cadres de l'éducation du chevalier sont propices à la création de nouvelles pratiques sportives car ces professionnels de la guerre s'astreignent à des exercices quotidiens. Le chevalier considère que le corps entraîné est un corps courageux qu'il se doit d'exalter pour faire prévaloir les prestiges de sa condition sociale. On cultive ainsi le sens de la confrontation physique même si les jeux sportifs se déroulent toujours la plupart du temps lors des fêtes religieuses. 

Le jeu de Paume fait son apparition, caractéristique du développement urbain, où des salles de sports sont spécialement aménagées. Un jeu indispensable dans la vie du noble, un spectacle où on cultive le sens de l'honneur et du paraître. De même dans le cadre des tournois, des joutes directement liés cette fois à l'art chevaleresque de faire la guerre. L'activité physique se développe très sobrement durant l'époque médiévale, à la condition qu'elle continue de s'attacher à la politique et à la hiérarchisation constante des classes sociales. 

  • Du XVIIe siècle au XXe siècle : le sport se démilitarise et se popularise

La manière dont on s'exerce et on se divertit s'inscrit dans la continuité de l'esprit médiéval jusqu'à l'époque moderne : cette volonté systématique d'écarter toute pratique oisive. Désormais la conception du sport est vouée à évoluer significativement puisqu'elle commence à se détacher progressivement de l'art de la guerre. Une évolution en cours jusqu'au XIXe siècle. 

Essentiellement réduite à de la violence et à quelque chose d'infériorisant, la culture sportive gagne le cœur de la cours durant XVIIe siècle versaillais. Puis c'est la philosophie et la science mues par René Descartes (1596-1650), qui opèrent un bouleversement dans la perception du corps, rendent compte d'une conception mécanique du corps, considérant qu'il comporte en lui une force vitale qui dépasse les seules aspérités de la nature. Les nécessités d'exercer le corps pour le rendre en meilleure santé suggère ainsi le retour de la gymnastique à but médicale. On renoue enfin avec l'exercice physique comme pratique médicale. 

La libération du corps exercé s'épanouit grâce aux Lumières et leur conception du plaisir émise par la mode des encyclopédistes, avant d'être pleinement consacrée par l'ère des révolutions de la fin du XVIIIe siècle. C'est depuis l'Angleterre que "le sport" prend véritablement vit. C'est là-bas que foisonnent les premiers clubs grâce à la popularité de la boxe anglaise. Ce sont désormais les critères de plaisir qui conditionnent la logique du sport, même si celui-ci reste toujours socialement discriminant. 

Au XIXe siècle, le sport ne va pas sans l'idée que l'on se fait du temps libre à une époque où le travail structure la conscience de classe et profite avant tout aux classes bourgeoises industrielles. C'est à partir du XXe siècle que le sport commence à se démocratiser tant il devient un objet de spectacle internationalisé via l'accélération des moyens de communication. 

Le sport se démocratise avec l'appui de l'Etat qui motive considérablement l'éducation physique. Les pratiques sportives deviennent accessibles à l'ensemble de la population, aux hommes comme aux femmes. Le sport devient un loisir de masse, démocratisé. 

Aller plus loin

🎧  RÉÉCOUTER - L'été comme jamais : Sport : plongeons dans les mœurs de la société !

📖  LIRE - Edgar Morin : Le sport porte en lui le tout de la société, entretien avec l'INEPS (Éditions du Cherche midi)