En Russie, le groupe paramilitaire Wagner s’offre une vitrine et lance un "incubateur de talents patriotes"

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En Russie, le groupe paramilitaire Wagner s’offre une vitrine et lance un "incubateur de talents patriotes"

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Le bâtiment du centre Wagner à Saint Petersbourg.
Le bâtiment du centre Wagner à Saint Petersbourg.
© Radio France - Sylvain Tronchet

Avec l’ouverture de son "Centre Wagner" à Saint-Pétersbourg, la sulfureuse société paramilitaire sort de l’ombre. Le groupe va y héberger et financer des jeunes entrepreneurs dans les secteurs de la défense et de l’information. Un outil à la mesure de l’ambition de son dirigeant, Evgueni Prigojine.

"Le patron était là ?", nous a demandé, dans un clin d’œil, le chauffeur de taxi qui nous a ramené vers la gare de Saint-Pétersbourg. "Non", lui a-t-on répondu. Evgueni Prigojine n’était pas là pour l’ouverture de son "Centre Wagner", impressionnant complexe de verre et d’acier à quelques encablures du centre de la ville natale de Vladimir Poutine.

Depuis la fin de l’été, beaucoup regardent avec curiosité les travaux s’accélérer autour de ce bâtiment qui porte à son fronton le sulfureux nom d’un groupe de mercenaires accusés tantôt de crimes de guerre, tantôt de pillage des ressources de certains pays africains. Et si son fondateur n’est pas apparu au premier jour d’ouverture de "la base", comme l’appellent déjà certains, il a une nouvelle fois réussi à faire parler de lui.

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Pourtant, pendant des années Evgueni Prigojine préférait l’ombre à la lumière, intentait des procès à quiconque prétendait qu’il était le dirigeant du groupe de mercenaires, et n’apparaissait jamais sur les photos officielles. À cette époque également, le Kremlin niait toujours avoir connaissance des activités de Wagner en Afrique. Lorsqu’il était interrogé sur le sujet, Vladimir Poutine rappelait systématiquement que les sociétés privées militaires sont interdites en Russie. Aujourd’hui, Wagner opère très officiellement en Ukraine, aux côtés des soldats réguliers de l’armée russe. La société est même en train d’organiser des milices populaires, sur le territoire russe, dans la région de Belgorod, pour surveiller la frontière et "lutter contre les tentatives d’attaques terroristes".

Dans le hall du Centre Wagner.
Dans le hall du Centre Wagner.
© Radio France - Sylvain Tronchet

De jeunes entrepreneurs hébergés gratuitement dans un bâtiment ultra-moderne

À Saint-Pétersbourg, le centre Wagner accueillera sur 45 000 m2 des jeunes "talents" qui sont actuellement en cours de recrutement. "Nous avons reçu plus de 500 candidatures", affirme, tout sourire, Anastasia Vassilievskaïa, la chargée de communication du groupe qui nous accueille dans le hall frappé d’un grand "W" stylisé. "L'objectif principal est d'attirer les startups et les jeunes professionnels, à qui nous fournissons un espace gratuit, des ordinateurs et des équipements", poursuit la jeune femme. "Nous considérons tous les projets innovants s'ils peuvent être appliqués dans l'industrie de la défense militaire. Nous prévoyons également d'accorder un grand espace ici aux médias et blogueurs patriotes qui soutiennent la politique de notre gouvernement."

Nous n’en saurons pas plus. Pas plus que nous ne pourrons visiter les étages supérieurs des deux immeubles qui semblent vides pour l’instant. Nous ne verrons que des jeunes hommes et femmes en sweat à capuche noir frappé d’un "W" blanc. À l’accueil, les hôtesses distribuent des planches de stickers à l’effigie du groupe. Dans un coin du hall, un téléviseur diffuse les films de la société de production "maison" retraçant les exploits des soldats russes à l’étranger, accompagné par la musique entêtante de "l’hymne" de Wagner, chanté par une vieille gloire de la chanson locale. Pour un peu, la "marque Wagner" deviendrait "tendance" si l’évocation de ce nom ne semait également la terreur en Centrafrique ou en Syrie.

Une stratégie de guerre de l’information assumée au grand jour

Evgueni Prigojine et Vladimir Poutine en 2010.
Evgueni Prigojine et Vladimir Poutine en 2010.
© AFP - Alexey Druzhinin

Evgueni Prigojine a donc décidé de financer des projets dans deux domaines qu’il connaît bien : la guerre et la guerre informationnelle. C’est ici même, à Saint-Pétersbourg qu’il avait ouvert, en 2013 l’ Internet research agency, une "usine à trolls" soupçonnée d’avoir inondé le web de fausses information et de commentaires biaisés dans le but - entre autres - d’influer sur la présidentielle américaine et de soutenir la politique du Kremlin. Le "Centre Wagner" s’inscrit dans cette continuité. Sauf qu’aujourd’hui, son créateur et financeur l’assume totalement, au grand jour, bien que tout cela lui vaille d’être sous sanctions occidentales.

Le député de Moscou, Roman Teriouchkov, présent en ce jour d’ouverture justifie cette immixtion d’un groupe privé dans des domaines traditionnellement dévolus à l’État. "Depuis 30 ans, nous avons perdu notre souveraineté dans un certain nombre de secteurs", explique ce membre de Russie unie, le parti majoritaire. "Cela doit être restauré. Le centre Wagner aura sans aucun doute pour objectif spécifique de restaurer ce potentiel perdu en 30 ans sous l’effet des politiques agressives de l’Occident. Nous ne pouvons qu’en remercier Evgueni Prigojine qui a choisi de porter cette mission." Par l’intermédiaire de son service de presse, l’oligarque confirme même que "si le projet démontre son succès et sa pertinence", il envisage "la nécessité d’ouvrir des succursales".

Des artistes, des activistes œuvrant pour les intérêts de la Russie

Mais qui seront ces fameux "talents patriotes" qui nous ont été vantés le jour de l’ouverture ? Pour l’instant, tout semble encore un peu nébuleux. En cherchant bien, nous avons fini par trouver le responsable d’une "organisation humanitaire" qui vient en aide aux Serbes du Kosovo, "sous occupation terroriste de l’OTAN", précise Alexandre Lissov. "Je serai résident ici", affirme ce colosse barbu, "mais nous coopérerons aussi avec Wagner sur mes différents projets, car le centre russo-serbe n'est pas le seul projet dans lequel je suis impliqué", poursuit-il d’un air mystérieux, en précisant : "Mais tous sont de nature patriotique."

Non loin de lui, Andreï Rojkov, le directeur d’une compagnie de spectacle vivant explique qu’il veut venir apporter sa pierre à l’édifice en présentant une autre version de la Russie dans ses spectacles diffusés en ligne. "Je veux utiliser ma créativité pour montrer au monde entier que la Russie n'est pas seulement un agresseur, comme on la présente actuellement", explique cet artiste de Saint-Pétersbourg. "Ils doivent savoir qu’il existe encore des gens au bon cœur, qui veulent que la bonté et l'harmonie règnent sur notre planète." Dans la pièce d’à côté, l’opération "les enfants pour la paix" débute avec la visioconférence d’adolescents de Lougansk avec des jeunes Saint-Pétersbourgeois. Une sorte de "peace-washing". Rien ici n’évoque la guerre, alors que les conflits armés sont la raison d’être de la société propriétaire des lieux. Quelques treillis sont bien visibles, déambulant dans le hall, portant des écussons caractéristiques des mercenaires. Mais ceux qui les portent refusent de nous parler. "Je suis en service, je n’ai pas le droit", souffle l’un d’eux.

À l’ouverture du centre Wagner.
À l’ouverture du centre Wagner.
© Radio France - Sylvain Tronchet

L’homme qui peut « parler vrai » à Vladimir Poutine

Pour le concret il faudra donc attendre, mais les dimensions du bâtiment et l’affichage à son fronton de la "marque Wagner" disent quelque chose de la nouvelle dimension qu’a pris Evgueni Prigojine dans la société russe ces derniers mois. D’après le Washington Post, le renseignement américain croit savoir qu’il est le seul à pouvoir "parler vrai" aujourd’hui à Vladimir Poutine. Il aurait récemment critiqué ouvertement la stratégie de l’État major russe devant le maître du Kremlin. Sur les réseaux sociaux son duo coordonné avec le leader tchétchène, Ramzan Kadyrov, critiquant publiquement le ministre de la Défense, Sergueï Choigou, pourtant ami personnel de Vladimir Poutine, n’a échappé à personne et en dit long sur le sentiment de pouvoir des deux hommes dans le contexte de censure et de répression du pays.

Mi-septembre, une vidéo probablement "fuitée" avec son accord est parue sur les réseaux sociaux le montrant dans la cour d’une prison russe, au milieu de détenus. "Je suis le représentant d’une société militaire privée, vous en avez peut-être entendu parler, elle s’appelle SMP Wagner", lâche-t-il devant cette assemblée. Aux prisionniers, il propose le deal suivant : passer quelques mois en Ukraine à combattre pour sa société, en échange de la liberté, s’ils reviennent vivants. Pouvoir évoluer à sa guise dans un établissement carcéral russe et en sortir les détenus au gré des besoins de son armée privée est également une excellente jauge du crédit dont dispose le personnage auprès du pouvoir.

Au centre Wagner, sur l’écran de télévision : "Les enfants pour la paix".
Au centre Wagner, sur l’écran de télévision : "Les enfants pour la paix".
© Radio France - Sylvain Tronchet

Des ambitions politiques ?

En Afrique, le "modèle économique" de Wagner est connu. En échange de sa présence militaire dans le pays, le groupe s’accapare des ressources naturelles via des sociétés satellites. Mais quel est l’objectif du groupe ouvrant ce centre ? Serait-ce la concrétisation des ambitions politiques que certains lui prêtent dorénavant ? Depuis des mois, Prigogine mène une guerilla médiatique et juridique au pourtant très loyaliste gouverneur de Saint-Pétersbourg, Alexander Beglov. Dernier épisode : il a déposé un signalement auprès du procureur demandant l’ouverture d’une enquête pour "association criminelle" visant le gouverneur.

Interrogé sur le fait de savoir s’il allait se lancer en politique, l’oligarque nie. "Je n’ai jamais prévu et je ne prévois pas d’occuper un quelconque poste gouvernemental, et même si on me le proposait, je pense que je refuserais", a-t-il fait savoir dans un communiqué. Mais l’homme a déjà ses supporters. "C’est la personne dont nous avons besoin en Russie", affirme l’activiste russo-serbe Alexandre Lissov. "Il unit autour de lui des personnes qui veulent que la Russie soit grande et que le ciel soit paisible au-dessus de leurs têtes. Mais, malheureusement, pour atteindre la paix, il faut parfois passer par un creuset d'événements désagréables."