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“En une seconde, il y a eu 435 victimes" : retour sur la première semaine d’audience du procès de Brétigny

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Le procès de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge va durer huit semaines au tribunal d'Évry
Le procès de la catastrophe ferroviaire de Brétigny-sur-Orge va durer huit semaines au tribunal d'Évry
© AFP - ROMAIN DA COSTA

Au tribunal correctionnel d’Évry dans l’Essonne, un cadre cheminot, la SNCF et SNCF Réseau sont jugés pour homicides et blessures involontaires. Il y a neuf ans, le déraillement d’un Intercités Paris-Limoges avait fait 7 morts et des centaines de victimes blessées ou traumatisées.

C’est un long défilé de victimes qui a ouvert cette première semaine d’audience. À l’appel de la présidente du tribunal correctionnel d’Évry, les proches des sept personnes décédées dans l’accident – quatre fauchées sur le quai de la gare, trois autres à bord du train – se sont avancés à la barre. Des parents, des frères, des sœurs, des enfants, des amoureux. Ceux qui ont perdu la vie ce 12 juillet 2013, avaient entre 19 et 82 ans. Il y a les survivants aussi, passagers du train, voyageurs attendant sur le quai, blessés dans leur chair ou psychologiquement traumatisés.

"17h10, à l’approche de Brétigny, à 137 km/h"

Pour ce procès hors normes qui doit durer huit semaines, la présidente Cécile Louis-Loyant, s’est glissée dans la peau des voyageurs qui avaient fait confiance au "fleuron de l’industrie Française" ce jour-là, la SNCF, cette "grande dame vielle de 195 ans". La magistrate débute la lecture des faits : "17h10, à l’approche de Brétigny, à 137 km/h, je suis assise à côté de ma petite fille ou de mon fiancé (…). 17h11, il y a le grincement insupportable des roues, la vitesse effroyable, le fracas des taules, des linceuls de fumée puis de poussière. 17h11, c’est l’heure qui apparait sur le cadran brisé de la montre d’une victime. Là, en une seconde, en une minute, la vie de centaines de personnes quitte l’insouciance, l’amour, l’avenir, pour basculer dans l’incompréhension, la stupeur et la douleur insupportable".

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Tout au long du procès, je vais contester les fautes qui sont reprochées à la SNCF", l'un des représentants de la société à la barre

Alors que les larmes coulent sur les bancs des parties civiles, la présidente poursuit : "Le tribunal est là, comme vous, pour comprendre mais aussi pour juger. Juger si les prévenus ont commis une, quatre, ou quinze fautes comme le soutient l’accusation". Ils sont trois à faire face aux juges. En chemise bleu et lunettes noires, un ancien cheminot de 33 ans. Laurent W. était directeur de proximité en gare de Brétigny à l’époque des faits. Le ministère public l'accuse d’avoir effectué sa tournée de surveillance, une dizaine de jours avant les faits, avec un "niveau de diligence et d’attention manifestement insuffisant". "Il est le seul à encourir une peine de prison - trois ans - et 45 000 euros d’amende", détaille la présidente.  "On se sent responsable moralement", lâche le prévenu lors de sa première audition à la barre.

À ses côtés, deux hommes en costume, représentants de la SNCF et de SNCF Réseau. "Les sociétés risquent 225 000 euros d’amende", précise Cécile Louis-Loyant. L'accusation a listé une série de fautes, notamment l’absence de renouvellement de la portion de voie concernée, l’insuffisance des effectifs, l’absence de limitation de vitesse dans le secteur ou encore la défaillance dans l’organisation et le contrôle des opérations de maintenance. "Tout au long du procès, je vais contester les fautes qui sont reprochées à la SNCF", déclare le premier représentant. "Cette posture n’est pas opportune mais sincère", renchérit le second.  Face à eux, empilés derrière les fauteuils des juges, les milliers de pages du dossier d’instruction, résultat de 7 ans d’enquête.

La "responsabilité morale infinie" de la SNCF

L’origine de l’accident ne fait pas débat. Le retournement d’une éclisse, une sorte de grosse agrafe métallique reliant les rails, a provoqué le déraillement du train. Les divergences se concentrent sur la question des responsabilités. Les experts mandatés par la justice ont relevé un boulon manquant, d’autres usés et une fissure non surveillée. L’accusation pointe un défaut de maintenance des voies dans cette gare très empruntée. La SNCF le conteste et assure, en s’appuyant sur d’autres experts, qu’un défaut de métallurgie est en cause, rendant imprévisible la catastrophe.  "La justice doit trancher entre deux thèses", résume devant la salle d’audience, Me Emmanuel Marsigny, conseil de la SNCF.

"Il est plus facile d’incriminer le matériel que les autres à la SNCF ?", attaque l’un des avocats des parties civiles alors que l’ex-patron de la société est à la barre. Interrogé pendant plus de quatre heures en tant que témoin, Guillaume Pepy tient sur une ligne de crête, entre compassion absolue pour les victimes et défense de son ancienne paroisse. "La SNCF est responsable de la vie des voyageurs, à ce titre, sa responsabilité morale est infinie. Sur la responsabilité pénale, j’ai vu les synthèses des experts, les deux hypothèses sont sur la table (…) Personne ne nie qu’il y a avait des défauts de traçabilité et que la maintenance n’était pas organisée de façon parfaite à Brétigny, ces éléments-là jouent leur rôle mais ils ne remplacent pas une vérité technique", plaide celui qui a dirigé l'entreprise pendant plus d'une décennie.

Des mensonges ?

Guillaume Pepy nie avoir tenu un double discours comme lui reprochent certaines victimes. Par moment, il semble très ému mais il passe rapidement des larmes à l’agacement quand il est confronté à des écoutes téléphoniques. Me Gérard Chemla, avocat d’une partie des victimes de la catastrophe, fait projeter sur un écran de la salle d’audience,  les retranscriptions des conversations captées. Une juriste de la SNCF briefe un cadre avant son audition devant les enquêteurs. "Ecoute, moi je t’invite à ne rien apporter d’accord ? Tu viens avec rien  (…) Il ne faut pas être pro actif avec eux  (…) Faut les laisser chercher un peu", peut-on lire. "Il y a eu de la rétention d’informations, des mensonges", souligne Me Chemla. "Des grosses bêtises", lâche Guillaume Pepy.

L'ancien PDG de la SNCF, Guillaume Pepy, a répondu pendant quatre heures aux questions du tribunal
L'ancien PDG de la SNCF, Guillaume Pepy, a répondu pendant quatre heures aux questions du tribunal
© AFP - EMMANUEL DUNAND