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Enfants adoptés en Ukraine et en Russie : comment leur parler du conflit ?

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La rencontre d'un père et de son fils adopté en Russie dans un orphelinat de Irkutsk
La rencontre d'un père et de son fils adopté en Russie dans un orphelinat de Irkutsk
© AFP - VLADIMIR PESNYA / SPUTNIK

La guerre en Ukraine a une résonnance toute particulière pour les milliers de familles en France qui ont adopté un enfant en Ukraine ou en Russie. Pour ces familles, il est important de choisir les mots pour en parler et anticiper les traumatismes qui peuvent ressurgir.

S'il y a bien des familles qui se sentent concernées par la guerre de la Russie en Ukraine, ce sont celles qui ont adoptées dans ces pays. Entre 1979 et 2019, pour donner un ordre de grandeur, il y a eu 1.300 enfants adoptés en Ukraine et 4.900 enfants en Russie. C'est le cas des Garidou, dont la fille ainée de 10 ans est née à Saint-Petersbourg et la deuxième de deux ans à Odessa. 

Avec le déclenchement de la guerre, c'est toute la famille qui est bouleversée. "Je dois dire qu'on a l'impression d'avoir un petit déchirement interne", avoue Marie Garidou, des sanglots dans la voix. "Un petit déchirement de se dire, ce sont des pays où on a une partie de soi. Donc oui, c'est pas facile." La mère de famille a donc bien choisi ses mots pour en parler à sa grande fille

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Paradoxalement, c'est pour sa petite sœur de 2 ans que l'ainée s'inquiète le plus. "L'an dernier, comme nous sommes allés chercher sa petite sœur, nous étions à Odessa et ma fille aînée m'a dit : si Odessa est bombardée, on ne pourra pas y retourner avec Valentine", rapporte Marie Garidou. "Et si ses parents de naissance sont tués, on ne pourra jamais les retrouver. Est-ce que tu crois que les gens qu'on a rencontrés, ils sont encore en vie ?" 

Résurgence du traumatisme

Une réaction bien connue du docteur Marie-Odile Pérouse de Montclos, psychiatre fondatrice de la consultation adoption de l'hôpital Sainte-Anne à Paris. Elle prévient : pour les enfants adoptés, la guerre est un facteur d'angoisse plus fort que pour les autres. "Ils ont déjà eu un parcours, la plupart du temps traumatiques, donc on peut assister à une reviviscence des traumas, avec la peur aussi d'une répétition, des ruptures, des abandons. C'est vraiment ce qui fait la spécificité de ces enfants." 

La psychiatre complète : "Les enfants se sentent parfois, tout comme les parents adoptifs d'ailleurs, en dette par rapport à ces pays là, parce que finalement, dans leur adoption, ils sont bien entourés par leur famille et que peut être, ça aurait été plus difficile dans le pays d'origine. Ou à l'inverse, peut être qu'ils ont quelques regrets de ne pas être là pour aider leur famille biologique."

La psychiatre incite donc les parents adoptifs à être encore plus à l'écoute que d'habitude, à bien choisir leurs mots. "C'est important de remettre en perspective ce qui se passe, c'est à dire ce qui se passe là bas, n'est pas ce qui se passe en France pour l'instant, ajoute Marie-Odile Pérouse de Montclos. On peut accompagner les enfants justement par rapport à leurs inquiétudes sur leur pays d'origine ou les familles de naissance. Et puis peut être voir avec eux ce que, concrètement, ils peuvent faire."

Choisir ses mots

Un conseil bien reçu par la famille Garidou : "On a pris le temps nécessaire pour lui expliquer que tous les Russes ne sont pas derrière ce conflit, qu'il y a des nuances à avoir. On lui a dit aussi que c'était un conflit très dur pour le peuple en Ukraine. Et puis très prochainement aussi pour les Russes. parce que pour l'instant, elle a un réflexe de petite fille face à une équipe de foot, elle nous dit "j'espère que l'Ukraine va gagner.""

La famille devance aussi les possibles stigmatisations dans la cour de récréation. En tant que présidente de l'association des Parents adoptants en Russie, l'APAER, Marie Garidou a déjà été alertée par des familles dont les enfants ont été montrés du doigt par leurs camarades de classe, plutôt à partir du collège. Marie-Odile Pérouse de Montclos constate en effet ce genre d'attaques. Elle conseille d'intervenir auprès des enseignants car cela s'apparente à du harcèlement scolaire. 

L'association EFA, enfance et famille d'adoption propose sur son site internet des ressources pour accompagner les familles dans cette situation et une ligne d'écoute téléphonique, le 01 40 05 57 79.