Épidémie de bronchiolite : "Oui, on trie les enfants à l’hôpital"

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Épidémie de bronchiolite : "Oui, on trie les enfants à l’hôpital"

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Sur les 30 lits du service pédiatrie que compte l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, 22 sont occupés par des nourrissons touchés par la bronchiolite
Sur les 30 lits du service pédiatrie que compte l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, 22 sont occupés par des nourrissons touchés par la bronchiolite
© AFP - Andrea Savorani Neri / NurPhoto

L’épidémie de bronchiolite est l’une des plus précoces et la plus intense jamais enregistrée en France depuis plus de dix ans. Le gouvernement a déclenché le plan Orsan au niveau national. À l'hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, les soignants redoutent les deux mois à venir.

Un bébé de trois mois est en grande gêne respiratoire. Comme il n’y a pas de réanimation pédiatrique à l’hôpital Delafontaine – seuls les hôpitaux de l’AP-HP en sont équipés en Île-de-France – le chef du service Simon Escoda doit lui trouver une place. Une scène dont il a l’habitude puisqu’elle se répète tous les jours depuis bientôt deux mois. "L’équipe médicale vient de brancher une ventilation non-invasive", explique-t-il. "Pendant ce temps, un autre collègue est en train de se mettre en lien avec la cellule de régulation pour voir où est-ce qu’on peut positionner cet enfant." Ce travail de recherche au téléphone avec les autres hôpitaux leur prendra plusieurs heures. De longues heures pendant lesquelles ils ne s’occupent pas d’autres bébés.

Sur les 30 lits du service pédiatrie que compte l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, 22 sont occupés par des nourrissons touchés par la bronchiolite. Trente lits à disposition cette année, pas un de plus. "On a de facto 25% de lits fermés par rapport à 2020, non pas parce qu’ils n’existent pas mais on n’a pas le personnel pour pouvoir les ouvrir dans des conditions de sécurité", regrette Simon Escoda. Comme partout en France, les hôpitaux manquent de soignants. "Nous avons 5 postes vacants d’infirmière de nuit, et ce depuis plusieurs mois", détaille le chef de service.

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"Sans les infirmières, on ne tiendrait pas"

Dans une chambre, Myriam, 4 mois, va beaucoup mieux. Ce bébé a été touché par la bronchiolite et a dû être placé sous oxygène à haut débit. En arrivant aux urgences, sa mère a eu très peur du manque de place. "J’ai cette chance-là dans mon malheur, si j’ose dire, que ma fille soit vraiment très mal pour qu’il la prenne en charge", raconte-t-elle. "Le tri, forcément on y pense en tant que parent. On se demande s’ils prendront notre enfant ou un autre. De toutes manières, moi s’ils m’avaient dit qu’il n’y avait plus de place, j’aurais fait un scandale, je serai resté aux urgences !"

Les soignants déplorent très clairement ces conditions de prise en charge des enfants. C’est le cas de la cadre de santé du service Maria Mesa, qui s’arrache les cheveux pour remplir les plannings et boucher les trous à cause du manque de personnel. "C’est un Tetris permanent", ironise-t-elle. "Je dois remercier les infirmières. Sans elles, on ne tiendrait pas ! Elles ont des plannings qui ne correspondent à rien en termes de vie privée, qu'elles sacrifient pour pouvoir préserver l’activité de l’hôpital". "J’en ai une qui vient travailler actuellement avec une sciatique", poursuit-elle. "Elle est là alors qu’elle devrait être arrêtée. Elle dit qu’elle ne peut pas laisser ses collègues. C’est ça notre réalité."

"On vit le Covid mais en mode pédiatrique"

Elle liste très clairement les conséquences de ce manque de personnel sur la prise en charge des enfants. "Là, on vit le Covid mais en mode pédiatrique. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’on est là pour soigner, pas pour tuer !", assène-t-elle. "Ne pas pouvoir accompagner correctement les enfants, c’est les mettre en danger. Aujourd’hui, on est dans une situation extrêmement tendue. On a dû déprogrammer des hospitalisations d’enfants en chirurgie. On se trouve à travailler en mode dégradé en urgence. Les enfants qui ont besoin d’autres soins se retrouvent à patienter. Oui, on trie les enfants !".

Le ministre de la Santé François Braun a encore affirmé samedi 12 novembre dans les colonnes du Parisien qu’"on ne trie pas les enfants à l’hôpital". Impossible à entendre pour ces soignants. Dans un communiqué diffusé dimanche 13 novembre, le collectif de Pédiatrie a répondu : "Nous, soignants en pédiatrie, vivons tous quotidiennement ces tris depuis plusieurs semaines voire plusieurs mois : à quel enfant donner la dernière place d’hospitalisation, lequel est prioritaire pour la dernière place de réanimation, quelle chirurgie sera annulée, quel soin sera reporté. Nous avons d’ailleurs multiplié les alertes sur ce choix contraint que nous devons faire tous les jours en privilégiant le soin urgent de l’enfant le plus gravement atteint au dépens du moins urgent ou du plus chronique."

À l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, les soignants espèrent un réel changement et une volonté politique structurelle pour faire changer les choses. Mais ils promettent de faire face à cette épidémie de bronchiolite. Avec une crainte majeure : l’erreur de diagnostic parce qu’ils seraient débordés.