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Exposition "C’est demain que nous partons" : la mémoire de la Shoah à travers les lettres de déportés

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Lettre écrites par Abraham Baron à sa famille
Lettre écrites par Abraham Baron à sa famille
© Radio France - Delphine Evenou

C'est une source documentaire à la fois intime et universelle, qui vient compléter les documents administratifs sur lesquels travaillent d'habitude les historiens. Deux cents lettres écrites par des personnes internées dans les camps français avant leur déportation sont exposées au Mémorial de la Shoah de Drancy.

C’est l’appartement d’une vie. La tapisserie des murs est presque invisible, recouverte de photos de famille. Un cadre, petit, interpelle ; sous le verre, une étoile jaune avec la mention "juif" en son centre. "Vous trouvez ça bizarre de l’exposer ?", demande Jacqueline Reznik-Elgrably. "Moi je vois ça comme un défi à ce qu’il s’est passé, un défi à la mort, une manière de dire qu’on a été plus forts, qu’on est toujours là". Elle sort une enveloppe dans laquelle sont précieusement conservées quinze lettres. Des bouts de papier à la fois jaunis par le temps, et noircis par l’écriture très serrée de Motel Reznik, son père.

Lettres de Motel Reznik à son épouse
Lettres de Motel Reznik à son épouse
© Radio France - Delphine Evenou

Elles ont été rédigées sur plusieurs mois. La première date de juin 1941, le jour de son arrestation dans le 11ème arrondissement de Paris par des "bons flics français bien dévoués" précise Jacqueline, alors qu’il était descendu acheter des cigarettes. La dernière remonte au 26 mars 1942, la veille de sa déportation à Auschwitz où il mourra le 13 juin 1942. Ces lettres, sa fille ne les sort pas souvent, "peut-être une ou deux fois, mais je pleure tellement à chaque fois. Ca n'a pas de sens tout ça. Pourquoi ? Il n'y a pas de réponse". Conservées des années dans un tiroir, Jacqueline ne les a sorties qu’assez récemment, "car après la guerre, j’ai eu besoin de laisser tout ça de côté".

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Dans ces lettres contenues dans des enveloppes avec un timbre à l’effigie de Pétain, Motel Reznik, 33 ans, raconte vouloir être un oiseau pour s’envoler et franchir les grilles du camp de Drancy, dit son sentiment d’injustice d’être là alors qu’il n’a rien fait de mal. Et il décrit la faim qui le tiraille, demande du sel, du sucre. Sa dernière missive est écrite la veille de son départ pour les camps de concentration : "Je pars à destination inconnue. On dit que c’est pour travailler, j’ai été reconnu apte, de bonne santé. Je reviendrai à toi" écrit Motel Reznik à sa femme Cypora, avant de partir dans le premier convoi de déportation des juifs de France (1112 déportés, 19 survivants en 1945).

Courrier de Motel Reznik à sa femme la veille de sa déportation à Auschwitz
Courrier de Motel Reznik à sa femme la veille de sa déportation à Auschwitz
© Radio France - Mémorial de la Shoah

Des lettres écrites en internement, et dans les trains de la mort

Les lettres du père de Jacqueline Reznik-Elgrably font partie des 200 lettres présentées au Mémorial de la Shoah à Drancy au sein de l’exposition "C’est demain que nous partons" (du 27 mars au 22 décembre). Cette correspondance à sens unique a été envoyée par les internés juifs de France entre 1940 et 1944. Ecrites sur une carte, une feuille de carnet, et même au dos d’un tract publicitaire, les missives contiennent de précieux détails sur la vie quotidienne dans les camps de Drancy, de Compiègne, du Loiret. "Les lettres – que l’on accumule ici au Mémorial depuis 20 ans - sont un matériau que les historiens utilisent de plus en plus, en complément des documents administratifs classiques" explique Karen Taieb, responsable des archives au Mémorial de la Shoah. "Une lettre, c’est très à la fois très intime et très universel. Il n’y a pas d’intermédiaire comme pour une photo, c’est un lien direct". 

Karen Taieb, responsable des archives du Mémorial de la Shoah
Karen Taieb, responsable des archives du Mémorial de la Shoah
© Radio France - Delphine Evenou

Certaines de ces lettres sont particulièrement précieuses, comme les dix-neuf connues à ce jour écrites depuis le Vél d’Hiv, qui comptait pourtant 8 000 internés. D’autres ont été jetées des trains de la déportation sur la voie, dans l’espoir qu’elles arrivent à leur destinataire. A l’image de celle de Benjamin Schatzman, arrêté le 12 décembre 1941 lors de la "rafle des notables". Il fait partie du convoi n°36 parti de Drancy le 23 septembre 1942 (1006 déportés, 26 survivants en 1945). "Nous sommes à Châlons-sur-Marne. Il est 14 h 30. Je me dépêche de terminer pour qu'on puisse glisser la lettre à quelqu'un sur la voie. Dans ce wagon nous sommes 42, dont 22 femmes", écrit-il. "Ces informations sont très précises. On sait dans quelles conditions les juifs ont été déportés depuis la France. Mais ces détails là - le nombre de personnes dans le wagon, ce qu’il s’y passe -, qui nous sont livrés par chacun des déportés, c’est troublant de précision. Et c’est très émouvant, car c’est souvent leur dernière parole qui nous soit parvenue" souligne Karen Taieb.

Papillon ajouté aux courriers retournés aux familles par l'administration du camp de Drancy signifiant que l’interné a été déporté
Papillon ajouté aux courriers retournés aux familles par l'administration du camp de Drancy signifiant que l’interné a été déporté
© Radio France - Mémorial de la Shoah

Un trésor patrimonial intime et universel

Cette charge émotionnelle, Daniel Baron s’en est détournée pendant des décennies. Pas question d’ouvrir le carton qui contenait toute la correspondance de sa mère, et donc les lettres – une quarantaine – écrites par son père Abraham, du jour de sa déportation le 20 août 1941 au métro Bastille à Paris, jusqu’à la fin de son internement à Compiègne (il passera aussi par Drancy pendant plusieurs mois) avant d’être déporté à Auschwitz et d’y mourir trois semaines plus tard. "C’est une lettre qui m’a paralysé si longtemps, paradoxalement écrite par ma mère, mais qui porte la mention "Retour à l’envoyeur". C’était trop douloureux, l’injustice, le malheur de ce brave homme qui va mourir comme un chien, pour rien. Et puis un de mes amis d’enfance dont l’histoire est similaire à la mienne, m’a poussé à regarder dans ce carton. Et j’ai fini par prendre conscience, il y a une vingtaine d’années, qu’il s’agissait d’un trésor patrimonial. Pour moi et pour les autres". 

Lettre d'Abraham Baron, annonçant son départ, en fait, son transfert de Drancy à Compiègne
Lettre d'Abraham Baron, annonçant son départ, en fait, son transfert de Drancy à Compiègne
© Radio France - Mémorial de la Shoah

Abraham Baron a écrit sa toute première lettre le jour même de son arrestation, griffonnée sur une feuille arrachée d'un petit cahier, jetée, récupérée sans doute par un riverain bienveillant qui l'a mise dans une enveloppe après avoir recopié l'adresse indiquée, et mise à la poste. 

Va voir au commissariat. C'est pour la question juive. Nous partons pour le Drancy.

Au fil des mois, les lettres d'Abraham Baron racontent, comme celles de Motel Reznik, un quotidien éprouvant, miné par la faim et surtout, le souci de ses deux fils et de sa femme. Daniel Baron les a toutes données au Mémorial de la Shoah, sauf celle renvoyée à sa mère, et une autre choisie au hasard. "Ce n'est pas pour le contenu, elles sont toutes semblables finalement. Mais quand on voit ça, on sait que là, au bout, il y a un crayon, et une personne qui tient le crayon. Il y a une émotion en lisant la vraie lettre". Elle est aujourd'hui au fond d'un tiroir, presque rassurante, "comme une sépulture puisque je n'ai pas de tombe pour mon père".

Daniel Baron devant l'un des lettres écrites par son père Abraham
Daniel Baron devant l'un des lettres écrites par son père Abraham
© Radio France - Delphine Evenou

Si Daniel Baron a confié les originaux, c'est pour qu'ils ne dorment pas dans un placard et soient utilisés par les historiens. "Je ne me fais pas d’illusion : ce n’est pas parce que le Mémorial de la Shoah va collectionner un grand nombre de matériel que l’antisémitisme qui a germé sera à tout jamais éteint. Mais c’est plus utile que ces lettres soient là-bas que chez moi ". Daniel Baron ira voir les lettres de son père à l'exposition "C'est demain que nous partons". Il pensait en les confiant pouvoir tourner une page, avant de conclure : "En fait je crois que je ne guérirai jamais de cette blessure".