Fin de la trêve hivernale : trois ans après, que deviennent les ménages expulsés ?

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Fin de la trêve hivernale : trois ans après, que deviennent les ménages expulsés ?

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Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.
Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre.
© AFP - Hans Lucas / Norbert Grisay

A la veille de la fin de la trêve hivernale, la Fondation Abbé Pierre publie la toute première étude de suivi des ménages expulsés en France. L'impact est majeur sur l'activité professionnelle, la scolarité des enfants, la santé physique et mentale.

Aggravation de situations déjà précaires et répercussions multiples qui empêchent de remonter rapidement la pente... A l'initiative de la Fondation Abbé Pierre, une soixantaine de personnes ont été recontactées pendant 3 ans après le départ forcé de leur logement. Leurs trajectoires ont été analysées par l'association avec l'aide d'étudiants de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. "Au bout de ces trois années, un tiers est toujours en errance et 10% sont passés par la rue à un moment ou à un autre, ce qui constitue toujours un moment particulièrement traumatisant", explique le directeur des études de la fondation Manuel Domergue.

10% d'entre eux sont passés par la rue

La première difficulté réside dans la recherche d'une autre solution d'hébergement. Selon les profils, les ménages ne font pas appel aux mêmes relais : des connaissances familiales et amicales (surtout les personnes seules), hébergements d'urgence, mise à l'abri à l'hôtel (les familles essentiellement). Pour la moitié des personnes suivies dans le cadre de cette étude, c'est la débrouille et l'hébergement chez des proches qui s'organise tant bien que mal pendant plusieurs mois. En moyenne, cette phase avant de retrouver quelque chose de stable, dure 11 mois, indique la Fondation. Une période pendant laquelle la vie est en suspens. "Tandis que le motif principal d'expulsion est la dette locative, celle-ci perdure souvent et rend le relogement extrêmement difficile."

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Le cas de Laura, 29 ans, qui a participé à cette enquête et que France Inter a rencontrée, illustre la lenteur avec laquelle les personnes expulsées retrouvent une solution pérenne de logement. Après son éviction, Laura est hébergée chez une amie, mais très loin de son ancien logement. Résultat : cette étudiante, qui avait parallèlement un petit boulot, perd son emploi, incapable de se rendre disponible pour son employeur. "J'ai perdu mon travail, j'ai aussi dû abandonner une activité bénévole. Et quand je n'ai plus pu rester chez cette amie, j'ai fini par retrouver un appartement. Mais dans la panique, j'ai signé avec la première propriétaire qui m'acceptait. Il s'avère que le logement est insalubre... Ma situation reste très difficile", témoigne-t-elle.

L'invité de 6h20
7 min

Et comme pour d'autres personnes, l'expulsion de Laura a laissé des traces, celles du stress et de l'humiliation : "Je n'ai pas dormi pendant des semaines avant que cela n'arrive. Je restais chez moi. Je manquais des cours. J'étais très angoissée. Et quand ils sont finalement venus, cela a été très violent. Ils ont coupé les fils électriques de mes machines avec des ciseaux au lieu de les débrancher par exemple..."

Des répercussions sur le travail, la santé et la scolarité des enfants

Autant de difficultés et d'évènements qui entraînent une "aggravation des vulnérabilités". Près de 68% des ménages ont été expulsés pour impayés de loyer, dont plus d'un sur deux à cause d'une chute de revenus. L'étude alerte sur le fait que l'expulsion vient accentuer la situation, déjà fragile, de ces ménages. Elle peut générer des frais, des surcouts, combinés parfois à une perte de revenu liée à l'absence de logement fixe.

L'expulsion a, plus précisément, des conséquences importantes sur l'emploi, la santé physique et la santé mentale ainsi que sur la scolarité des enfants :

  • 29% des personnes interrogées n'ont pas pu poursuivre leur activité professionnelle en raison de l'expulsion ;
  • 43% des ménages avec enfants ont constaté un impact sur la scolarité (décrochage scolaire, troubles du comportement et de la concentration) ;
  • 71% des ménages déclarent faire face à des problèmes de santé ou des difficultés psychologiques liés à l'expulsion.

La moitié des personnes interrogées déclarent ne pas avoir assez de ressources pour survenir à leurs besoins. Elle insiste sur le fait que l'accompagnement des personnes "est une clé importante pour retrouver un logement pérenne", même si l'information manque et que le monde institutionnel est parfois regardé avec "défiance" par les personnes concernées. Elle préconise un soutien "en amont" pour "éviter le traumatisme de l'expulsion" et ses conséquences sur les ménages concernés.

"Lorsqu'une solution pérenne est trouvée, c'est souvent dans le parc social", ajoute Manuel Domergue. Il y a alors une nette amélioration des conditions de logement pour les ménages, malgré des séquelles parfois importantes liés aux mois d'errance.

La trêve hivernale prendra fin vendredi, le 1er avril. Cette année, elle ne sera toutefois plus synonyme de coupure d'électricité pour les ménages qui peinent à payer leurs factures : EDF ne fera que limiter la puissance , pour assurer une sorte de "service minimum" pour s'éclairer, faire fonctionner un frigo et charger un téléphone.