France, Colombie, Espagne : un réseau international de proxénétisme démantelé

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France, Colombie, Espagne : un réseau international de proxénétisme démantelé

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Les policiers de l'Office central de répression de la traite des êtres humains sont intervenus en coopération avec leurs collègues espagnols et colombiens
Les policiers de l'Office central de répression de la traite des êtres humains sont intervenus en coopération avec leurs collègues espagnols et colombiens
© Radio France - Florence Gotschaux

INFO FRANCE INTER – L'Office central de lutte contre la traite des êtres humains a interpellé, en coordination avec des enquêteurs espagnols et colombiens, douze personnes soupçonnées d'avoir animé un réseau de prostitution en France. Une cinquantaine de victimes a, à ce stade, été identifiée.

Elles ont quitté la Colombie, le Venezuela, le Paraguay ou le Pérou avec la promesse d'une vie meilleure et d'un emploi légal en France. Mais à leur arrivée dans l'hexagone, le scénario est tout autre : loin du confort et de la quiétude espérée, au moins une cinquantaine de femmes ont été contraintes de se livrer à de la prostitution "à un rythme très soutenu", par une "organisation quasi-industrielle", détaille Elvire Arrighi, qui dirige l'Office central de lutte pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH). Selon les informations de France Inter et du Parisien, ses enquêteurs ont procédé, mardi 29 novembre, aux interpellations de douze personnes soupçonnées de constituer ce réseau international de proxénétisme.

Fait exceptionnel : le coup de filet a été mené simultanément en France, en Espagne, et en Colombie, par des policiers des trois pays. Quatre personnes ont été interpellées en France, six en Espagne. En Colombie, les policiers ont arrêté un couple composé d'une Vénézuélienne et d'un Colombien, considérés comme étant à la tête de cette sordide pyramide. Une cinquantaine de victimes, âgées de 20 à 40 ans, ont à ce stade été identifiées.

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Vendredi soir, trois des quatre suspects interpellés en France - deux hommes et une femme - ont d'ailleurs été mis en examen pour "proxénétisme aggravé en bande organisée", "traite des êtres humains en bande organisée", "blanchiment aggravé", "association de malfaiteurs", "aide à l'entrée et au séjour d'étrangers en situation irrégulière", "mise à disposition d'un local à une personne se livrant à la prostitution. Tous les trois on été incarcérés. La quatrième personne interpellée lors de ce coup de filet n'est pas poursuivie à ce stade.

"De la vulgaire marchandise"

L'enquête démarre il y a deux ans, après le dépôt de plainte de deux de ces femmes à Bordeaux. Menées sous l'égide de la Junalco (Juridiction nationale chargée de la lutte contre la criminalité organisée), les investigations révèlent une organisation rodée. Les profils des prostituées sont proposés aux clients sur Internet, via des petites annonces sur des sites dédiés. Elles y sont proposées "comme de la vulgaire marchandise", précise Elvire Arrighi. Une fois que le client a fait son choix, il contacte un numéro de téléphone français, mais lié à un appareil situé en Espagne (80 lignes ont été identifiées en tout, sur une quarantaine de téléphones à doubles puces).

C'est de l'autre côté des Pyrénées que se trouve ce que la cheffe de l'OCRTEH qualifie de "base arrière logistique du réseau" : les personnes à l'autre bout du fil fixent les rendez-vous ou le prix des prestations. Et maîtrisent ainsi de bout en bout l'agenda des femmes soumises à la prostitution. "Les victimes n'étaient à aucun moment maîtresses de leur emploi du temps, et se voyaient imposer un rythme de travail extrêmement soutenu". Et ce dans toute la France : "Nord, sud, ouest et est". Le réseau veille à ce que ces femmes ne passent jamais longtemps dans un appartement, et les maintient dans l'ignorance de la langue française. Des "petites mains" sont chargées des contingences logistiques : gardes-du-corps, cuisiniers, chauffeurs…. Tout est fait pour que les victimes se consacrent exclusivement à la prostitution.

À cette emprise vient s'ajouter la dépendance financière. Contraintes, dans un premier temps, de rembourser le prix de leur voyage, ces femmes se retrouvent vite soumises aux autres exigences de leur "employeur", avec notamment l'obligation de partager la moitié de leur recette. "Si on imagine qu'une passe d'une demi-heure va être facturée 50 euros, ça fait 25 euros pour la victime, 25 euros pour le réseau. À raison de 10 passes par jour, cela fait 250 euros par jour pour la victime. Il est évident que ce sont des sommes extrêmement importantes, qu'elles ne pourraient que difficilement gagner dans leur pays d'origine, et qui donc font qu'elles restent sous emprise de ce réseau, puisqu'elles ont besoin d'envoyer de l'argent à leur famille", souligne également Elvire Arrighi.

"20 à 30 millions d'euros générés par an"

Des collecteurs sont chargés de récolter l'argent liquide qui sera reversé au réseau, via l'Espagne, pouvant laisser supposer d'une volonté de blanchir les sommes récoltées. Et elles sont importantes : les enquêteurs estiment que le couple soupçonné d'être à la tête du réseau obtenait cinq millions d'euros par an, une "fourchette basse". "Nous pensons qu'il y avait en réalité plutôt 20 ou 30 millions d'euros par an générés par cette activité prostitutionnelle", estime la patronne de l'OCRTEH, qui insiste sur l'aspect "historique" et la "qualité" de la coopération internationale dans cette affaire, financée notamment grâce à des fonds européens. "Aujourd'hui, particulièrement dans le domaine de la traite des êtres humains, la criminalité organisée n'a pas de frontières, et il est absolument déterminant pour la police de démontrer que les enquêtes n'ont pas de frontières non plus".

Le couple a été placé en détention provisoire en Colombie, les six suspects en Espagne font l'objet d'un mandat d'arrêt européen et doivent être remis à la France, et les quatre personnes interpellées dans l'Hexagone ont été placées en garde à vue.