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François Sarano, océanologue : "Pour la planète, la non-consommation est une force puissante"

François Sarano en 2011. docteur en océanographie, plongeur professionnel, ancien directeur de recherche du Programme Deep Ocean Odyssey, chef d'expédition et ancien conseiller scientifique du Commandant Cousteau
François Sarano en 2011. docteur en océanographie, plongeur professionnel, ancien directeur de recherche du Programme Deep Ocean Odyssey, chef d'expédition et ancien conseiller scientifique du Commandant Cousteau
© Maxppp - Julio Pelaez

Le spécialiste des cachalots était l’invité de Laure Adler dans l’émission "L’Heure bleue". Après avoir dit le plus grand bien des cétacés et de leur mode de vie, il a exprimé son inquiétude sur l’avenir des océans. Et donné un moyen d'être acteur de la préservation de la biodiversité.

Il vient de publier un livre d'entretiens : "Réconcilier les hommes avec la vie sauvage" (Actes Sud)

L’avenir appartient aux espèces à renouvellement rapide

La conséquence : les océans seraient de plus en plus peuplés de méduses et de moins en moins de baleines et de cachalots et d'orques. 

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"A l’avenir nos océans seront remplis d’espèces à renouvellement rapide. Notre développement incontrôlé affecte toute la planète, toutes les espèces, de façon très inégale. 

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Les espèces qui, comme la nôtre, ont une durée de vie longue, une maturité sexuelle tardive et une faible fécondité ont bien du mal à supporter les changements ultrarapides que nous imposons au monde. 

En revanche, les espèces à développement rapide, comme les virus ou les bactéries, mutent très vite. Une bactérie dans une zone de stress a une descendance toutes les 20 minutes. Elle est donc toujours prête au changement. 

Mieux que ça, et nous le vivons aujourd'hui avec cette crise de la Covid-19 : ces espèces à renouvellement rapide imposent le changement au monde. Ce sont eux les maîtres. Nous le vivons actuellement : ce n'est pas quelque chose qui est abstrait. 

Les espèces comme la baleine bleue, les gorilles, les éléphants ont une vitesse de renouvellement lente. Pour que la femelle cachalot soit en âge de se reproduire, il faut attendre 10 à 14 ans. Idem pour le requin blanc. Le mâle cachalot, 25 ans ! 

Ils ne peuvent pas supporter les changements que nous imposons. Donc la moindre pression de prédation - et Dieu sait si nous sommes des prédateurs - fait que ces animaux basculent à la limite de la survie. 

Pour l’instant, nous sommes une espèce qui a des capacités d'adaptation assez grande. Nous avons des outils pour pallier les changements. Mais le grand changement climatique qui s'opère aujourd'hui va affecter tous les humains. Ils ont les villes, les champs situés dans des endroits fixes. En revanche, les animaux migrateurs, eux, vont s'adapter, et ils vont vivre. ""

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La bonne nouvelle : la résilience de l’océan

"L’océan est incroyablement résilient. Si on arrête la pêche, on verra tout de suite les effets car les poissons que nous exploitons ont une fécondité très abondante. L'océan se repeuplera, on le voit dans les réserves marines. Assez rapidement on retrouve un écosystème sain avec une diversité des espèces très importantes. 

L'Océan est solide parce que c'est la matrice originelle. Quand vous détruisez une forêt, il n'y a plus de sol et donc il faut des milliers d'années pour en refaire un. Quand vous détruisez un endroit en mer, il faut une seconde pour que le courant marin ré-enrichisse la zone de surface avec des sels nutritifs. Les algues en profitent et, grâce au soleil, fonde la production primaire et là-dessus se développent le plancton." 

A nous de changer

"Seules les baleines, les mammifères marins et les requins risquent de disparaître si nous maintenons cette pression. Mais il ne tient qu'à nous d'arrêter. 

C’est à nous, consommateurs, de dire : stop ! Avec notre force de non-consommation, nous pouvons changer les choses. Notre résistance peut être un socle sur lequel les politiques pourraient s’appuyer pour voter des lois pour une meilleure protection de la nature. Aujourd’hui, elles ne sont pas votées, ou pas appliquées parce qu’il n’y a pas de socle. 

Il y a urgence. Nous n’avons plus le choix. Je ne veux pas avoir à dire à ma petite fille demain : "Tu sais, j'ai nagé avec les requins, et les baleines. C'était merveilleux, mais elles ont disparu."

De modifier nos comportements individuellement permet d’être en conscience et heureux de le faire. L'engagement pour les autres est quelque chose de positif et permet d'être bien dans ses bottes. 

Et puis, si on veut que les choses changent pour la biodiversité, il faut d'abord être exemplaire soi-même. 

Par conséquent, il faut commencer par changer les choses dans sa propre maison. Et cette exemplarité est souvent contagieuse. 

Je raconte toujours la même histoire. Je ne sais pas d'ailleurs si elle est vraie. Quand nous sommes allées avec Jacques-Yves Cousteau sur le Danube, nous avons visité le palais de Ceausescu. Un palais colossal. Devant, se dresse une avenue tout aussi immense, tracée d'un coup de crayon sur la carte par le dictateur lui-même. L'architecte lui a fait remarquer que l’artère passait non loin d’une petite église sacrée, qu’il faudrait épargner. Ceausescu n’en a pas démordu. 

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Mais l'architecte a bougé en secret, d'une fraction d'angle, l'axe de la route et le lieu de culte a été épargné

Peut-être que ce que je fais aujourd'hui est insignifiant, mais sûrement que demain, cela aura une conséquence positive. Tout est lié sur cette planète. Tout a une conséquence là-bas et demain."

Dans “François Sarano, réconcilier les hommes avec la vie sauvage : entretiens” (Actes Sud), il partage avec la journaliste Coralie Schaub une longue conversation, une plongée en eaux profondes dans ses pensées, son univers, son expérience. Il y exprime sa plus profonde conviction : qui apprend à rencontrer la vie sauvage, qui prend le temps de se laisser apprivoiser par un cachalot, qui se montre bienveillant à l’égard du requin, aimera communiquer et partager avec les hommes et les femmes d’ici et d’ailleurs. 

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