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Frustration, chaleurs infernales, émeutes : un documentaire raconte le chaos du festival Woodstock 99

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Rage, chaos et musique, le malheureux triptyque qui résume le festival Woodstock 99.
Rage, chaos et musique, le malheureux triptyque qui résume le festival Woodstock 99.
© Getty - Andrew Lichtenstein

Ce devait être des "jours de paix et de musique" comme en 1969 mais ce fut tout le contraire. Un documentaire en trois parties diffusé sur Netflix revient sur le fiasco du festival Woodstock organisé en 1999 et offre aux organisateurs l'occasion de nier à nouveau leur responsabilité dans le chaos.

Au lieu d'être célébré le temps d'un weekend avant le passage au nouveau millénaire, le rêve hippie a été brisé, frappé, incendié et laissé pour mort durant un long weekend de quatre jours entre le 22 et le 25 juillet 1999. "Chaos d'anthologie : Woodstock 99", diffusé en trois parties sur Netflix, raconte en détails l'histoire de cette célébration de l'esprit de Woodstock, le grand festival de "paix et de musique" dont l'édition mythique a eu lieu en 1969.

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Sauf que l'histoire tourne mal : la combinaison de la chaleur étouffante avec l'alcool, la drogue, la bêtise teintée d'une dose de masculinité toxique de la part d'une partie du public et le manque d'anticipation de l'organisation motivée par la cupidité, a provoqué des situations de chaos, bagarres, destruction des installations, incendies, agressions et viols. Festivaliers, artistes, journalistes et membres des secours témoignent. Quant aux organisateurs, 23 ans plus tard, ils rechignent toujours à assumer leur part de responsabilité.

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"La paix, l'amour, la musique, c'est tout"

Les images tournées sur le site du festival, à Rome dans l'état de New York, le 26 juillet, le lundi suivant les quatre jours de concerts sont saisissantes : un ciel gris et pesant, de la brume - à moins que ce ne soit des restes de fumées qui stagnent, pas un humain en vue, des voitures de police, des détritus qui jonchent le sol, des barrières en métal tordues, des camions qui fument après avoir brûlé une partie de la nuit… "On est en Bosnie ?", s'interroge le journaliste David Blaustein qui travaillait à l'époque pour la chaîne de télévision ABC News et qui filme ce paysage de désolation, bien loin de ce que peut renvoyer le nom Woodstock dans l'imaginaire collectif, ce symbole du rêve hippie et de la contre-culture.

Cinq ans plus tôt pourtant, la seconde édition du festival, organisé pour le 25e anniversaire de "Woodstock 1969" s'est bien déroulée, malgré l'absence de profits, les trombes de pluies et les festivaliers couverts de bouillasse. Cela valut à l'édition de 1994 le surnom de "Mudstock" ("mud" pour boue en anglais). Michael Lang, le principal promoteur du premier festival en 1969 est à chaque fois de la partie. La motivation de cet idéaliste gardien du temple du souvenir hippie : transmettre à une jeunesse des années 90 marquée par la violence des armes à feu des valeurs de paix et de fraternité. "Pas de violence. La paix, l'amour, la musique, c'est tout", explique-t-il dans le documentaire, tourné avant sa mort en janvier 2022.

Photo d'un couple prise le premier jour de Woodstock 99, le jeudi, avant le chaos
Photo d'un couple prise le premier jour de Woodstock 99, le jeudi, avant le chaos
© Getty - John Atashian

Mais l'Amérique de la fin des années 60, baignée dans la guerre du Vietnam, n'est pas l'Amérique de la fin des années 90, marquée quelques mois avant Woodstock 99 par la fusillade du lycée de Columbine, faisant 13 victimes et une trentaine de blessés. La violence est bien plus présente dans la société, dans la culture et dans l'actualité. Impossible donc d'espérer reproduire (en mieux) ce festival mythique. C'est pourtant cette folle ambition qui est poursuivie par les organisateurs comme les festivaliers.

L'inconscience de la direction du festival

La séquence de ce Woodstock 99 la plus célèbre n'est pas évacuée : celle de l'émeute du samedi pendant le concert du groupe phare de nu-metal à l'époque, Limp Bizkit. Le moment où le groupe joue le morceau "Break Stuff" ("Casser des trucs") est souvent considéré comme le point de bascule qui a mené au chaos. Le chanteur Fred Durst, ainsi que "son ego et son surmoi" comme l'analyse le journaliste David Blaustein, se rend compte qu'il a la possibilité de faire se déchaîner une foule déjà hors de contrôle.

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Il s'adresse au public : "Allez chercher au plus profond de vous, prenez toute l'énergie négative et laissez-là sortir de vous. (...) Quand cette chanson démarre, je veux que vous lâchiez tout." La marée humaine devant lui s'exécute. Non loin de là, les blessés affluent vers les secours. Pendant le concert, des planches de contreplaqué qui servent de palissades sont détachées et servent rapidement à certains, dont le chanteur, à surfer sur la foule. Fred Durst est loin de se rendre compte de ce qu'il entraîne. Une ignorance, volontaire ou non, qui lui est reprochée encore aujourd'hui, en particulier par les organisateurs. Mais le documentaire permet de remettre les choses en perspective. En réalité, Limp Bizkit n'a été qu'une des très nombreuses étincelles.

L'épisode des bougies, pendant le concert des Red Hot Chili Peppers le dimanche soir, est par exemple assez révélateur de l'inconscience de la direction du festival. Comment peut-on penser une seconde que distribuer 100 000 bougies, à une foule surexcitée, alcoolisée, droguée, épuisée, sans en avertir les pompiers, n'amène pas à la catastrophe ? Des feux démarrent un peu partout sur le site pendant et après le concert, puis des émeutes, des attaques sur les boutiques et les distributeurs automatiques. Seule l'intervention de la Garde nationale permet la fin des hostilités et le départ des derniers festivaliers. "Donner du feu à un public qui a été traité comme des animaux pendant trois jours, ce n'était pas très intelligent", témoigne un membre de l'équipe.

Début de la séquence de destruction du dimanche soir après le dernier concert.
Début de la séquence de destruction du dimanche soir après le dernier concert.
© Getty - Andrew Lichtenstein

Concerts et crise sanitaire

Des festivaliers considérés comme des animaux, qui se comportent donc comme des animaux. Pour Woodstock 99, 250.000 billets sont vendus, et plus ou moins 100.000 personnes entrent avec des faux billets, selon les estimations. La perspective de grands profits pour moteur, l'équipe de promoteurs qui accompagne Michael Lang voit grand et ambitieux. Le site prévu est situé sur une base désaffectée de l'armée avec hangars et piste d'atterrissage, le tout entouré par un mur de palissades en bois. La programmation musicale est un énorme fourre-tout pour attirer le plus de monde possible, les plus grands groupes et artistes du moment sont programmés, Red Hot Chili Peppers, Korn, Limp Bizkit, Fatboy Slim, Jamiroquai, Sheryl Crow, Rage Against The Machine, Alanis Morissette, DMX, The Roots, Ice Cube, mais aussi quelques légendes, comme James Brown, George Clinton, Willie Nelson, Elvis Costello.

Dès le deuxième jour, le vendredi, les petites mains de l'équipe de production commencent à sentir les ennuis arriver faute d'avoir mis les moyens financiers pour faire les choses correctement : les poubelles en nombre insuffisant sont pleines, des déchets sont jetés partout, les toilettes sont inutilisables. La situation est telle que le dimanche, le contrôle des eaux distribuées dans les fontaines révèlent qu'elle n'est plus potable. Des festivaliers tombent malades, font des réactions allergiques. D'un point de vue sanitaire, le festival est déjà raté.

Un cocktail de chaleur, de frustration et de drogues

A l'entrée du site, consigne avait été donnée de saisir nourriture et boissons, ce qui n'était pas forcément la directive la plus intelligente compte tenu de la météo prévue (plus de 35 degrés) et la circulation des drogues qui ont échappé au contrôles. Sur place, rien n'est gratuit. Tout est à prix exorbitant mais cela n'empêche pas l'alcool de couler à flots. Woodstock 99 est sponsorisé par la marque de bière Budweiser, l'esprit hippie repassera. Le capitalisme le plus débridé est chez lui sur le festival : les prix des boissons et de la nourriture augmentent de façon arbitraire, au fur et à mesure que les jours passent et que les stocks diminuent.

Seuls éléments comparables avec Woodstock 1969 ? Des gens nus et à moitié nus un peu partout. Et de la drogue, beaucoup. Le soir, quand le dernier concert se termine avant minuit, un hangar accueille des dizaines de milliers de fêtards encore motivés pour une rave. Les nombreux témoins cités dans le documentaire évoquent des quantités de drogues incroyables, au point d'avoir une situation aussi critique pour les consommateurs, qui font des malaises, que pour le DJ, les équipes dépassées sur le site et les infrastructures malmenées.

Des festivaliers avec une pancarte sur laquelle est écrit "Inspecteur de poitrines".
Des festivaliers avec une pancarte sur laquelle est écrit "Inspecteur de poitrines".
© Getty - Andrew Lichtenstein

Un cocktail suffisant pour réveiller des commentaires bas-du-front mais inoffensifs chez certains, du machisme malsain de fratries universitaires américaines chez d'autres, comme on en voit dans le film American Pie à l'époque, mais aussi hélas, parfois pire. Un "zoo humain" avec des comportements "sauvages" encouragés par la présence des caméras de MTV. Les femmes et adolescentes en sont les premières victimes, avec commentaires déplacés dans le meilleur des cas, mais aussi des attouchements non consentis et des viols.

Le déni des organisateurs

Dès le début du festival, les mécontents ne cachent pas leur déception et leur colère. Ils ont payé l'entrée très cher pour faire la fête dans de bonnes conditions et se sentent floués. Certains l'expriment en le disant aux journalistes, d'autres en colère lancent des cailloux, des bouteilles en plastique sur les équipes de MTV ou sur scène. Une spectatrice de l'époque résume parfaitement la frustration et la réaction d'une partie des festivaliers : "Dans le monde d'aujourd'hui, on détruirait ce festival avec TikTok, Snapchat et Instagram, mais ça n'existait pas à l'époque. Les gamins ne pouvaient s'en prendre qu'au personnel et au site."

Sans compter qu'une foule de 200.000 personnes qui danse et saute, dans la chaleur, sans ombre, ne peut que mettre les agents de sécurité et les secouristes en difficulté. D'ailleurs, pas question d'avoir de véritables agents de sécurité ou quiconque proche de ce qui ressemble à l'autorité, justifie Michael Lang : des "patrouilles de la paix", non formées, non armées et certains membres, aussi jeunes et fêtards que les festivaliers.

Les "patrouilleurs de la paix" devant la grande scène du festival.
Les "patrouilleurs de la paix" devant la grande scène du festival.
© Getty - John Atashian

23 ans plus tard, le documentaire est révélateur de l'attitude de déni des organisateurs, qui ne se sentent toujours en rien responsables d'avoir créé des situations mettant les femmes en danger et de façon plus générale, permettant le chaos. Ils ne parlent d'ailleurs pas de bordel généralisé, mais de quelques troubles-fête qui ne "voulaient pas que le fête s'arrête", de marginaux "qui ne voulaient pas grandir" venus gâcher l'évènement. Plus de deux décennies après les évènements, "Chaos d'anthologie : Woodstock 99" laisse sans voix.