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Game & Watch Zelda : quand Nintendo fait fructifier son patrimoine en rassasiant ses fans

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Trois jeux Zelda sont proposés sur cette édition spéciale
Trois jeux Zelda sont proposés sur cette édition spéciale
© Radio France

Après Mario, c'est au tour de Zelda d'être réédité sous la même forme qu'un Game & Watch, ce jeu électronique inventé par Nintendo avant les consoles de jeux vidéo. Une belle opération commerciale pour l'entreprise japonaise (déjà quasi introuvable) qui surfe sur la nostalgie des différentes générations de joueurs.

Toute sortie d'un jeu Zelda est un événement, même quand il s'agit d'une réédition d'un classique, sur une console qui n'existe plus. "Les gamers, les collectionneurs, ils deviennent fous quand on leur dit qu'il y a un nouveau Zelda qui sort", confirme Florent Gorges, spécialiste du jeu vidéo et auteur du livre "Génération Zelda" paru aux éditions Omaké books. Alors Nintendo remet le couvert cette année, avec la sortie de sa "Game & Watch – The Legend of Zelda".

Entretenir le patrimoine

Comme elle l'avait fait l'année dernière pour célébrer les 35 ans de sa saga Mario, la firme japonaise fête les 35 ans de son personnage Link avec un jeu électronique Game & Watch (l'ancêtre de la console portable), en édition collector avec plusieurs jeux : "The Legend of Zelda" (sorti sur Famicom en 1986, puis NES), "Zelda II : The Adventure of Link" (sorti aussi sur Famicom, en 1987, puis NES) et le plus célèbre, "The Legend of Zelda: Link's Awakening" (jeu phare du Game Boy sorti en 1993). Le quatrième jeu proposé n'a rien à voir avec la série, puisqu'il s'agit de "Vermin", jeu original Game & Watch qui date de 1980.

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Au-delà de l'anniversaire qui sera célébré quoiqu'il arrive par les millions de fans de la saga Zelda à travers le monde, l'arrivée de cette nouvelle Game & Watch est aussi une opération commerciale réussie pour Nintendo, qui a fait de l'exploitation de la nostalgie pour ses jeux et consoles historiques une partie de son fonds de commerce. Florent Gorges : "Nintendo, c'est une marque qui fonctionne sur le patrimoine et l'entretien de ce patrimoine, avec des nouveautés, mais un univers qui est partie intégrante de la pop culture depuis maintenant plus de 40 ans."

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40 millions de Game & Watch vendues dans le monde

Qu'on soit en 1980 ou en 2021, mettez une Game & Watch dans les mains d'un enfant, peu importe le jeu, le succès est immédiat. Nintendo l'a compris dès le départ, les jeux électroniques et les jeux vidéo sont une activité ludique, amusante et potentiellement chronophage. Gunpei Yokoi, le père de la Game & Watch, selon la légende entretenue par l'entreprise nippone, aurait eu cette révélation lors d'un voyage en train en 1979, voyant un homme d'affaires jouer avec sa calculatrice. De là est né le projet de créer ce jeu électronique de poche.

"Il faut se rappeler qu'au début des années 80, avant l'arrivée des consoles grand public, les jeux électroniques qui faisaient "bip bip" à écran LCD, c'était la folie furieuse et c'est Nintendo qui les a inventés. Ensuite, il y a tout de suite eu la concurrence qui s'est précipitée sur le truc. Tous les fabricants de jouets se sont mis à en faire", détaille Florent Gorges. Format calculatrice, plat, petit, avec écran LCD monochromatique et quelques touches d'actions, les Game & Watch ringardisent rapidement les autres jeux électroniques sortis au mitan des années 70 par Mattel, Milton Bradley et Coleco, qui se limitaient à des interactions lumineuses et sonores avec le joueur. Entre 1980 et 1991, Nintendo sort soixante Game & Watch, qui se vendent chacune à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Au total, Nintendo en aura écoulé plus de 40 millions dans le monde.

Viser le futur

La première Game & Watch, "Ball", est un jeu dans lequel vous devez déplacer de gauche à droite les bras d'un jongleur et jongler le plus longtemps possible sans faire tomber de balle. Principal défaut : les particularités techniques limitées de l'appareil ne permettent pas la fluidité que connaissaient les jeux sur bornes d'arcade et les consoles par la suite. Les graphismes sommaires et le rythme saccadé rappellent (pour ceux nés après) le jeu Snake, sur les premiers téléphones mobiles à écrans. "Un gamin qui a passé deux ans avec la Switch, vous lui filez une Game & Watch [de l'époque], au bout de dix minutes il vous dit 'c'est nul ton truc'", s'amuse Florent Gorges. Mais peu importe, à l'époque, c'est une petite révolution.

Game and Watch : Ball, version 2020
Game and Watch : Ball, version 2020
- Capture d'écran

Au fur et à mesure apparaissent des personnages connus, pour cibler un peu plus les enfants : Popeye et Mickey en 1981, Snoopy et Donkey Kong en 1982, Mario en 1983 ou encore Zelda en 1989. Les jeux évoluent, avec deux écrans pour certains, et l'arrivée de la croix multidirectionnelle. Mais cette même année 1989 s'engage le déclin des Game & Watch. Pourquoi acheter à chaque fois un nouvel appareil qui ne contient qu'un seul jeu, quand on peut avoir une seule et même console avec des jeux interchangeables ? Nintendo peut à nouveau remercier Gunpei Yokoi. Il conçoit le Game Boy, plus performant, plus évolué graphiquement et surtout avec un système de cartouches. Le mot d'ordre, face à une concurrence de plus en plus féroce sur le marché, c'est de viser le futur.

Utiliser son patrimoine sans complexe

Comment expliquer alors ce changement de stratégie chez Nintendo ? "Jusqu'en 2003, Nintendo s'était toujours refusé à regarder son passé. C'est d'ailleurs ce que beaucoup de joueurs leur reprochaient. En 2002, Satoru Iwata devient président de Nintendo. Un personnage un peu emblématique, qui était un vieux gamer et qui adorait l'histoire de sa société. Il a été un petit peu moteur pour mettre en avant l'histoire de Nintendo et utiliser son patrimoine sans complexe", explique Florent Gorges. "Ils ont vu qu'il y avait peut-être un patrimoine qu'il serait bon de remettre régulièrement en avant lorsqu'ils ont fêté les 20 ans de la NES au Japon en 2003. Ils ont décidé de ressortir de vieux jeux sur Game Boy Advance. Ils se sont retrouvés en rupture de stock en deux jours. Ils étaient vendus pas cher, 1500 yens je crois, donc à peu près 10 euros. Mais ça s'est tellement vendu qu'au final ils ont ressorti 30 jeux au lieu de la petite dizaine qui était prévue."

Il n'y a donc pas de surprise à avoir vu Nintendo annoncer en 2020 le retour d'une Game & Watch, modernisée pour accueillir des classiques de leurs premières générations de consoles. Après une longue période (dès la fin des années 90) passée à observer tous ces classiques des jeux vidéo piratés et disponibles en émulation illégale sur Internet, l'industrie a bien intégré l'intérêt de ressortir de vieilles consoles comme la NES ou la PlayStation, ou de pouvoir proposer à la vente d'anciens jeux en version originale ou améliorée sur l'ensemble de leurs consoles. S'en est également suivie une vague de remake de plusieurs références cultes et particulièrement attendues par les fans, comme "GoldenEye 007", "Resident Evil", " Tony Hawk's Pro Skater" ou plus récemment "Final Fantasy VII".

Resident Evil sorti sur Gamecube (Nintendo) a été l'un des premiers à lancer les remake de jeux
Resident Evil sorti sur Gamecube (Nintendo) a été l'un des premiers à lancer les remake de jeux
- Capture d'écran

Mais pour Nintendo, c'est aussi une carte à jouer : "Combien de sociétés de loisirs peuvent se vanter d'avoir autant de licences à ce point reconnues dans le monde ? Par exemple, Namco a Pac-Man. Mais en dehors, ils n'ont rien de très ancien sur lequel ils peuvent aujourd'hui surfer. Konami, ils n'ont plus rien. Capcom, ils ont Street Fighter. Sega a Sonic." Tandis que Nintendo a Mario, Zelda, Donkey Kong, Kirby, Pokémon. "C'est assez culotté et très malin. Pour ancrer un peu plus leur nom dans l'histoire de la pop culture, revenir 40 ans plus tard avec un jeu électronique, en disant 'vous voyez, ça, c'était déjà nous', c'est un coup marketing assez génial."

Un marché de niche

Pour l'instant, Mario et Zelda sont les deux seules franchises à avoir droit à une édition collector Game & Watch, tout simplement car ce sont les plus emblématiques. Mario est la plus populaire, auprès d'un très large public qui l'identifie immédiatement à la marque. Et Zelda "a toujours été la poule aux œufs d'or parce qu'il y a énormément de collectionneurs et toutes les versions collector, le moindre goodies, le moindre produit officiel estampillé Zelda, ça se vend comme des petits pains." Mais comme c'est une opération commerciale à petits frais (les appareils ne nécessitent pas de budget recherche et développement, ni grandes campagnes de communication), il est fort probable que dans les années à venir d'autres jeux, Donkey Kong, Kirby ou Metroid soient mis à l'honneur.

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Le marché du rétro est un "marché de niche" difficile à évaluer, souligne Florent Gorges, mais "les gens ne vont pas acheter "Super Mario" 12 millions de fois". Contrairement aux rééditions de la NES et Super Nes (qui se sont vendues à plusieurs millions d'exemplaires), Nintendo n'a pas communiqué sur les chiffres de vente de sa "Game & Watch : Super Mario Bros.", ce qui peut laisser imaginer un épuisement de la niche.

Un public dans la transmission

D'autant que le marché de l'occasion rétro a fait un petit bond ces dernières années, avec des cartouches de vieux jeux qui se vendent souvent au prix d'un jeu neuf d'aujourd'hui (de 15 à 100 euros), voire bien plus. En juillet dernier, une cartouche de "Super Mario 64", jamais utilisée et présentée sous son emballage d'origine, a été vendue lors d'une vente aux enchères à 1,56 million de dollars (plus de 1,3 million d'euros). Un record pour un jeu vidéo ! Quelques jours plus tôt, le record avait déjà été battu avec la vente aux enchères d'une première édition emballée de "The Legend of Zelda" pour NES datant de 1987, adjugée à près d'un million d'euros. Et la frénésie touche également les premières Game & Watch, mais dans une moindre mesure. En août, l'édition très limitée et oubliée "Game & Watch: Donkey Kong", n'est partie qu'à environ 10 000 euros.

"C'est de la nostalgie pure, ça fait plaisir à tous les quarantenaires qui ont grandi avec ces jeux électroniques, qui se les sont éventuellement fait piquer par leur maîtresse dans la cour d'école", analyse Florent Gorges. En plus de l'aspect collection, il y a également un phénomène de transmission, observé depuis déjà plusieurs années : "Le jeu vidéo est devenu transgénérationnel. On vient de dépasser la troisième génération de joueurs et les premières générations de joueurs n'ont pas forcément arrêté de jouer. Elles ont inculqué ça à leurs enfants qui transmettent aujourd'hui à leurs petits-enfants. Les marques surfent là-dessus, elles titillent la fibre nostalgique des anciens." Cette transmission se fait naturellement avec Mario, Zelda et les grands classiques car "un bon jeu vidéo restera un bon jeu éternellement."