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"Gérer l'Islam dans les territoires" : le recteur de la Grande mosquée de Lyon défend la création du Forif

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Kamel Kabtane, recteur de la Grande mosquée de Lyon, dans son bureau
Kamel Kabtane, recteur de la Grande mosquée de Lyon, dans son bureau
© Radio France - Rémi Brancato

Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur, installe ce samedi le Forif, le nouveau Forum pour l'Islam de France, qui pourrait remplacer le CFCM, conseil français du culte musulman. Kamel Kabtane, recteur de la Grande mosquée de Lyon, y participera et espère mieux représenter "la base" des musulmans.

Gérald Darmanin installera ce samedi le Forum pour l'Islam de France (Forif), au Conseil économique social et environnemental à Paris. Alors que le Conseil Français du culte musulman, constitué de dix fédérations rattachées chacune à un pays étranger, devrait disparaitre mi-février, après des dissensions internes, le gouvernement a appuyé la mise en place de cette nouvelle institution représentative de l'Islam en France. Le Forif, constitué d'une centaine de membres, se réunit pour une première assemblée plénière constitutive ce samedi. Issu des Assises départementales de l'Islam l'an passé, il entend s'appuyer davantage sur des représentants de chaque territoire.

Kamel Kabtane, recteur de la Grande mosquée de Lyon et président du Conseil des Mosquées du Rhône, fait partie d'un des quatre groupes de travail qui ont précédé son installation et défend cette vision territorialisée de la représentation des musulmans français.

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FRANCE INTER : Vous avez été sélectionné pour faire partie de ce Forif, ce Forum pour l'Islam de France qui se réunit pour une première session plénière inaugurale ce samedi. Comment vous avez été choisi pour en faire partie? 

KAMEL KABTANE : "Je pense que l'activité que nous avons menée depuis des années dans le département du Rhône pour mettre en place une nouvelle forme de gestion de l'Islam dans les territoires y a contribué. On s'est aperçu que nous étions plus près des autorités du département que du ministre de l'Intérieur et que, peut-être, c'est à ce niveau là qu'il fallait construire. Jusqu'à présent, les décisions venaient de Paris et n'étaient jamais concertées. On a pensé que la légitimité pouvait s'acquérir essentiellement à partir de la base".

Qu'est-ce que ce forum pourrait apporter de nouveau par rapport aux instances représentatives actuelles de l'islam, et notamment le CFCM, le Conseil Français du culte musulman, dont le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a annoncé la mort il y a quelques semaines ? 

"Faire en sorte que la situation des musulmans de France soit réglée ici en France et pas ailleurs. J'ai quitté le CFCM en 2011 parce que j'estimais que nous n'avions pas rempli le contrat sur lequel nous étions engagés en 2003, qui était de construire une institution qui soit une institution responsable ici en France."

C'est ce qui cause la mort du CFCM aujourd'hui, qui devrait être dissout dans quelques jours ?

"Je pense que c'est surtout ses divisions et son incapacité à régler un certain nombre de problèmes, surtout lorsque certains voulaient régler ces problèmes sous le prisme de la nationalité. Aujourd'hui, nous vivons en France. En ce qui me concerne, je n'ai plus d'autres pays de rechange que celui là. Il fallait peut être aujourd'hui donner un coup de pied dans la fourmilière et dire "stop", nous ne pouvons plus continuer dans cette démarche, qui n'est pas productive mais qui, au contraire, allait marginaliser les musulmans."

Est-ce le remplacement d'un Islam consulaire par un Islam des territoires français ? 

"C'était le but que nous nous étions fixés lorsque nous avons créé le Conseil des mosquées du Rhône il y a trois ans, à la lumière de ce que nous avions vécu depuis vingt ans. On s'est dit qu'il fallait peut être faire évoluer les choses. Cette évolution, nous avons voulu la rendre beaucoup plus accessible aux musulmans. Le CFCM, qui était à Paris intouchable et que personne ne voyait, si ce n'est au travers de communiqués ou de situations d'opposition des uns par rapport aux autres, c'est la seule chose qu'on en connaissait. Aujourd'hui, on s'est mis au niveau des réalités du territoire et des réalités dans lesquelles vivent les musulmans. Et c'est là que nous serons beaucoup plus efficaces parce que nous serons à la hauteur des problèmes que nous nous rencontrerons."

Très concrètement, qu'est-ce que cela veut dire de se structurer au niveau territorial, départemental ou régional ? Qu'est-ce que cela vous a permis de réaliser dans les mosquées du Rhône, par exemple? 

"Par exemple, lorsqu'une mosquée était en construction, nous avons pu mobiliser toutes les mosquées pour qu'elles puissent participer financièrement. Pendant cette période du Covid, nous avons aussi pris des dispositions sanitaires, appliquées dans toutes les mosquées : on porte le masque, on a un tapis, on respecte la distanciation. Ce sont des choses que nous n'aurions pu faire si nous étions divisés comme auparavant."

La Grande mosquée de Lyon
La Grande mosquée de Lyon
© Radio France - Rémi Brancato

Est ce que vous pensez que ça permet de mieux réguler ce qui se passe dans les mosquées, dont certaines dépendent de fédérations rattachées à des pays étrangers, et dont certaines voient prêcher des imams détachés qui connaissent mal, voire pas du tout, la loi française? 

"Cette prise de conscience est à tous les niveaux. Allions-nous continuer à avoir des imams qui venaient des pays d'origine, qui ne connaissaient rien des réalités du pays dans lequel ils allaient exercer et qui, effectivement, avaient quelquefois un discours qui n'était pas celui que nous souhaitons dans ce pays, et qui n'est pas conforme à la loi ? 

L'Islam que nous voulons pratiquer dans ce pays est un Islam du juste milieu

Nous sommes en train de mettre de l'aide et des formations complémentaires à la disposition de nos imams. Nous avons organisé des séminaires, nous allons en organiser d'autres. Nous réfléchissons à la mise en place d'une vraie formation de nos futurs imams. Car en 2024, 300 imams rentreront dans leur pays. La décision a été prise par le gouvernement : à partir du 1er janvier 2024, il n'y aurait plus d'imams étrangers en France. 

Aujourd'hui, si on veut continuer à pouvoir pratiquer notre religion, il faut des gens compétents. Un certain nombre d'institutions viendront nous aider, par exemple l'université. L'Islam que nous voulons pratiquer dans ce pays est un Islam du juste milieu, un Islam qui s'adapte aux réalité du pays dans lequel il vit."

Très peu de musulmans se sont sentis représentés par les membres du CFCM. 

"Au début, le CFCM a suscité un certain espoir. J'ai vu les élections de 2003 : tous les fidèles sont venus. Il y avait une volonté de la communauté musulmane de s'organiser, de mettre en place une organisation capable de la représenter. Aujourd'hui le gouvernement et le président de la République se sont engagés après les douloureux événements que nous avons vécus. Je pense qu'ils voulaient apporter une réponse politique à cet islamisme, ce dévoiement de l'Islam par certains dans certaines mosquées. Je ne dis pas que le Forif va remplacer le CFCM : c'est un lieu de réflexion, de proposition. Il va susciter surtout des nouvelles vocations et de nouvelles personnalités qui vont représenter de façon un peu plus structurée et de moins et moins centralisée que le CFCM."

Vous souhaitez qu'il devienne une vraie instance représentative? 

"Il faut que les musulmans prennent conscience que la légitimité ne peut s'obtenir que par là, par le vote, par l'élection, par la démocratie." 

Pour l'instant, il n'est pas prévu de faire voter les fidèles pour élire la représentation de ce forum. 

"Au CFCM, il y avait plus de gens cooptés que de gens élus. Il va falloir aujourd'hui partir de la base, s'organiser différemment dans chaque département, dans chaque région, au niveau national, puis désigner un représentant sur des programmes, sur des engagements."

Qu'en pensent les fidèles ? 

"Les fidèles suivent ça avec beaucoup d'attention. Mais pour certains, de loin. C'est vrai qu'aujourd'hui, ils sont plus préoccupés par le discours politique qui est mené contre l'Islam et les musulmans. Leur attention est beaucoup plus attirée par le discours de Zemmour ou d'autres personnes ou d'autres partis. Mais ils se préoccupent aussi de comment ils vont être représentés. L'intérêt est de mettre en place la structure et de susciter le débat. Il y a beaucoup à faire."