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Guerre en Ukraine : ce que l'on sait des missiles hypersoniques utilisés pour la première fois par la Russie

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Un chasseur-intercepteur MiG-31 avec le missile aérobalistique hypersonique de haute précision Kinjal lors de la répétition des survols du défilé de la victoire à Moscou.
Un chasseur-intercepteur MiG-31 avec le missile aérobalistique hypersonique de haute précision Kinjal lors de la répétition des survols du défilé de la victoire à Moscou.
© AFP - ILIYA PITALEV / SPUTNIK / SPUTNIK

La Russie utilise, depuis ce vendredi, dans son offensive contre l'Ukraine une partie de sa nouvelle génération de missiles hypersoniques, qualifiés "d'invincibles" par Vladimir Poutine. Leur utilisation permet au Kremlin d'envoyer un message clair. Précis, rapide, voici ce qu'il faut savoir.

Le Kremlin intensifie son offensive en Ukraine. L'armée russe a assuré ce samedi avoir tiré des missiles hypersoniques, soit une première dans un contexte de guerre. Le porte-parole du ministère de la Défense a annoncé que "le 18 mars, le complexe aéronautique Kinjal avec ses missiles balistiques hypersoniques a détruit un important entrepôt souterrain de missiles et de munitions de l'aviation de l'armée ukrainienne dans la région d'Ivano-Frankivsk" dans l'Ouest de l'Ukraine. La Russie n'avait jusque-là jamais fait état de l'emploi de ce missile balistique dans les deux conflits où elle est belligérante, l'Ukraine et la Syrie. Il a été déployé de nombreuses fois lors d'exercices, depuis le premier test réussi en 2018.

Le porte-parole des forces aériennes ukrainiennes, Iouri Ignat, a confirmé à l'AFP que "l'ennemi a effectué des frappes contre nos dépôts (...) Il y a eu des dommages, des destructions, des détonations de munitions".  Il a également ajouté au site d'informations Ukraïnska Pravda que "malheureusement, l'Ukraine est devenue un terrain d'essai pour tout l'arsenal russe de missiles."

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Qu'est-ce qu'un missile hypersonique ?  

Les missiles hypersoniques sont capables d'atteindre une vitesse au moins cinq fois supérieure à la vitesse du son (Mach 5), soit plus de 6.100 km/h. Parfois même beaucoup plus. Ils peuvent également manœuvrer en plein vol, ce qui les rend bien plus difficiles à suivre et à intercepter que les projectiles traditionnels. Certains modèles peuvent transporter des ogives conventionnelles ou des ogives nucléaires. 

Le missile Kinjal, utilisé vendredi par la Russie, "c_'est un gros missile qui peut porter une charge conventionnelle d'environ 500 kg donc vous imaginez que c'est effectivement conséquent, ce n'est pas une petite ogive",_ commente Benjamin Hautecouverture, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique. "Ils sont beaucoup plus rapides" que des missiles dits "classiques" et "ils ont potentiellement une portée plus importante : 1000, 1 500, voire 2 000 voire 3 000 km, ça dépend du vecteur qui les porte. Ils ont potentiellement également une précision aussi plus importante." Selon le spécialiste, contacté par France Inter, "ç_a fait quand même des capacités de frappe dans la profondeur qui n'existaient pas ou qui existent beaucoup moins pour des missiles de croisière subsoniques classiques._" 

Les missiles "Kinjal" et ceux de croisière "Zircon", tirés depuis des navires de surface et des sous-marins, appartiennent à une famille de nouvelles armes développées par la Russie et que Vladimir Poutine qualifie "d'invincibles".  Le joyau de l'armée est le planeur hypersonique Avangard, pouvant emporter une charge nucléaire. Il vole jusqu'à 33.000 km/h et change de façon imprévisible de cap ou d'altitude, le rendant quasiment impossible à intercepter.

Quel intérêt d'un point de vue militaire ?

Selon Benjamin Hautecouverture, cela permet tout d'abord "aux Russes d'envoyer le missile d'une distance qui est très lointaine et puis ça leur permet, si le missile est effectivement plus précis, de toucher une cible qu'ils n'auraient pas pu toucher avec d'autres systèmes plus conventionnels." Ce vendredi en Ukraine, c'est donc un entrepôt souterrain qui a été visé par le missile hypersonique Kinjal, "poignard" en russe. "De telles infrastructures sont difficiles à détruire avec des missiles classiques" précise Vassili Kachine, analyste militaire et directeur d'un centre de recherche de la Haute école d'économie de Moscou. "Le missile hypersonique a lui une capacité de pénétration et une puissance destructrice plus importantes du fait de sa très haute vitesse", note-t-il.

Mais ce n'est pas tout. Benjamin Hautecouverture insiste sur le fait que "leur vitesse est telle qu'ils échappent aux défenses aérienne et en plus, parce qu'ils sont capables d'effectuer des manœuvres en vol, ils sont à peu près inatteignables par les défenses anti-missiles (...) On ne les voit pas venir."

Quels sont les messages envoyés ? 

Ils sont multiples. Tout d'abord, il s'agit selon Benjamin Hautecouverture, d'une "illustration de la modernisation de l'outil militaire conventionnel russe, qui est capable justement de frapper dans la profondeur." C'est d'ailleurs l'occasion de tester ces missiles Kinjal, rentré dans l'arsenal en décembre 2017. "Ça veut dire que le niveau de violence potentiellement monte d'un cran en Russie. C'est une manière de montrer que des cibles aussi peuvent être traitées de manière très précise par une armée moderne."

D'après le maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique, "c_'est un déploiement qui peut être aussi analysé comme un signalement russe politico-stratégique, cette fois à destination de l'OTAN, qui consisterait à chercher à dissuader l'Alliance atlantique de se comporter d'une manière ou d'une autre."_ Le moment choisi n'est pas anodin analyse Benjamin Hautecouverture, dans une période "où sont envisagées des augmentations de fourniture d'armements à l'Ukraine." "Donc, on est à la fois dans une utilité tactique évidente (...) mais on est aussi dans une utilité politico-stratégique."

Pour l'expert militaire russe Pavel Felgenhauer, le recours aux missiles hypersoniques ne donne pas un avantage stratégique à la Russie en revanche, l'impact psychologique est certain. "Cela a un effet sur le plan de la propagande psychologique, pour faire peur à tout le monde". 

D'autres pays possèdent-ils des missiles hypersoniques ?

La Russie est le premier pays au monde à avoir développé des armements hypersoniques. Ceux-ci font la fierté du président russe, qui vante régulièrement leur existence comme la preuve d'une supériorité militaire de son pays. Leur mise en service a conduit d'autres pays à accélérer leurs programmes hypersoniques, entraînant une course aux armements dans ce domaine. 

La Corée du Nord a dit en développer et en avoir testé, tout comme la Chine. Le pays de Xi Jinping a d'ailleurs pris de court les Occidentaux avec l'essai d'un planeur hypersonique, capable de se déplacer à plus de 6.000 km/h, qui a fait le tour de la Terre en orbite avant de descendre vers sa cible.  

"C'est une technologie qui également est en train de s'imposer aux Etats-Unis" précise Benjamin Hautecouverture. Cependant, "le problème américain, c'est que leurs nouvelles armes ont jusqu'à présent échoué constamment aux tests, donc, de ce point de vue là, ils sont plutôt en retard par rapport aux Russes et par rapport aux Chinois." Il ajoute également que la France "s'intéresse au sujet." "La France est l'un des rares pays qui a une avance technologique très importante dans le domaine de l'hyper vélocité (...) on travaille sous la maîtrise d'œuvre d'Ariane Group, à un démonstrateur de planeur hypersonique et ce lancement date de quelques années. On attend d'ailleurs un premier essai probablement cette année".