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Guerre en Ukraine : informer coûte que coûte, le combat de la presse d'opposition russe

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La journaliste Marina Ovsiannikova interrompt l'émission la plus regardée de la télévision russe pour dénoncer la propagande du Kremlin en Ukraine
La journaliste Marina Ovsiannikova interrompt l'émission la plus regardée de la télévision russe pour dénoncer la propagande du Kremlin en Ukraine
- AFP

Médias suspendus, journalistes en prison : tous les voyants au rouge. Le dernier rapport de Reporters sans Frontières place la Russie parmi les pays où la liberté de la presse est en grand danger. Une situation qui a pris une ampleur vertigineuse depuis le début de la guerre en Ukraine.

Lorsque Dojd, la télévision indépendante pour laquelle il travaillait, a dû suspendre ses programmes, Vladimir Romensky est immédiatement parti. Direction Tbilissi, en Georgie,  d'où ce journaliste de 34 ans tente, désormais, de faire entendre une autre voix de la Russie. "Nous nous retrouvons dans des conditions extrêmement contraintes, parce que l'ancien monde est détruit, il n’existe plus. À cause de la loi, Dodj ne peut plus exister comme avant. Maintenant, nous faisons partie de la résistance" , explique-t-il.

Nous ne devons pas seulement être ceux qui informent, mais nous devons également être ceux qui rassemblent ceux qui s'opposent à cette guerre.

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Guerre : un mot que les médias russes n’ont pas le droit de prononcer. Impossible également, de publier des enquêtes indépendantes ou de communiquer sur les bilans : le gouvernement a adopté début mars un amendement prévoyant jusqu’à quinze ans de prison pour une personne publiant de "fausses informations à l’encontre de l’armée Russe". Les médias indépendants ont fermé les uns après les autres. Comme l'emblématique Novaïa Gazeta, le journal de Dmitri Mouratov.

"Pouvoir continuer à dire la vérité aux gens"

Aux premiers jours de la guerre, avant de se résoudre à suspendre ses programmes, Dojd rassemblait jusqu’à 25 millions de visiteurs quotidiens sur sa page Youtube. Désormais, ses journalistes essaient depuis l’extérieur de continuer à produire du contenu, des interviews, comme le fait depuis Tbilissi Vladimir Romensky. "Des milliers de personnes suivent nos diffusions. Il y a une vraie demande. Nous avons quitté la Russie non seulement pour ne pas être emprisonnés, mais aussi pour pouvoir continuer à dire la vérité aux gens. Et c’est ça, ce que nous faisons."

Pour Denis Kataev, journaliste de Dojd aujourd’hui en résidence à la rédaction internationale de Radio France à Paris, " la censure s’est établie au cours des 20 ans de Poutine comme une boule de neige. Après l’annexion de Crimée en 2014, cela a pris un caractère irréversible. De nouvelles lois qui étaient votées et nous devions faire preuve d’ingéniosité pour trouver des formules pour détourner ces nouvelles lois. Quand nous parlions de l’opposant Alexeï Navalny, nous devions à chaque fois rajouter qu’il s’agissait d’une organisation extrémiste interdite en Russie. Il fallait toujours prononcer un ensemble de mots pour respecter la loi pour pouvoir continuer à diffuser."

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Marcher sur la ligne rouge

Tatiana Felgengauer travaillait elle pour Echo de Moscou, l'un des plus importants médias indépendants du pays, fondé en 1990. Rédactrice en chef adjointe et présentatrice, elle a fait le choix de rester en Russie, tremblant pour ses proches, mais continuant son travail sur YouTube, sans jamais prononcer le mot guerre, ni donner de bilan militaire, prenant grand soin, dans ses interviews de poser des questions neutres et ouvertes, marchant chaque jour sur une étroite ligne rouge qui pourrait l'envoyer en prison.

Et puis il y a ces vidéos qui font désormais partie dit-elle, de sa mission. "J’explique par exemple comment trouver des informations quand les médias sont bloqués. Les gens ont l’habitude que l’information leur arrive sur un plateau. Mais le temps est venu que chacun apprenne comment trouver et vérifier l’information. Je viens aussi de publier une vidéo pour parler de la façon dont l’état contourne les sanctions."

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47 % des russes ne s’informent que grâce à la télévision. Tatiana Felgengauer en convient : "Nous affrontons une machine de propagande d'une taille monstrueuse. Et évidemment, nous n’avons pas les mêmes moyens pour la combattre. Alors, à notre échelle, nous essayons de toucher quelques personnes. Et nous faisons en sorte d’être toujours en mesure de leur dire la vérité, et de leur transmettre quelque chose."

Les moyens sont de plus en plus limités. Malgré les appels aux dons, les sites d’informations indépendants basés en Russie n’ont plus la possibilité d’être financés par la monétisation des vues sur YouTube. Victimes corollaires des sanctions sur l’exclusion de la Russie du système bancaire international, ces médias ne peuvent plus récupérer de fonds.

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La gigantesque machine médiatique du Kremlin

Vladimir Romensky en est sûr : "les sondages que nous voyons, les déclarations, notamment de responsables du Kremlin qui affirment que moins de 25% de la population est opposée à la guerre, ne reflètent pas la réalité. Les gens ont peur, beaucoup sont obligés de se taire dans cet environnement agressif et militariste, où, toute tentative d’exprimer simplement votre opinion peut vous conduire au poste de police."

Effaré par "la machine de propagande", il constate dans son entourage les effets du matraquage des médias publics contrôlés par le pouvoir, et la difficulté d’y échapper. "Mais notre tâche est d’essayer, de continuer à montrer un autre point de vue. Notre tâche est de parler aux gens, quelle que soit leur position. Ceux qui ne veulent rien entendre n'entendront pas, mais je crois qu'il faut continuer à leur parler, pour tenter atteindre un maximum de personnes."

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Depuis trois semaines, son collègue Bodgan Bakaleyko, lui aussi réfugié à Tbilissi et Denis Kataev à Paris ont recommencé une diffusion conjointe, avant l’ouverture d’un véritable bureau parisien. Tous, unanimes : l'information est une arme de résistance.