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Guerre en Ukraine : les soldats russes qui refusent de combattre plombent l'offensive de Moscou

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Un habitant de Trostyanets observe ce qu'il reste d'un char russe Msta-S.
Un habitant de Trostyanets observe ce qu'il reste d'un char russe Msta-S.
© AFP - VIRGINIE NGUYEN HOANG / HANS LUCAS

Ils sont quelques centaines, voire des milliers. Des "refuzniks" russes qui refusent de combattre plus longtemps et sont emprisonnés, voire torturés selon le père de l'un d'entre eux. Certains seraient également renvoyés au combat.

Ces derniers temps, l'armée russe semble à la peine en Ukraine : ses avancées dans le Donbass sont particulièrement lentes et couteuses en hommes et en matériel. Et manifestement elle peine à recruter des combattants, d'autant que désertions et refus de combattre semblent se multiplier.

"Je résoudrai le problème par mes propres efforts, je parlerai à ces militaires qui sont responsables. C'est mon fils. Je ne partirai pas sans lui" : cela fait plusieurs semaines maintenant que Maxime*, la cinquantaine, erre entre les unités disparates de l'armée russe engagées en Ukraine, dans la région de Louhansk où son fils Youri*, 26 ans a disparu. Il n'est pas mort au combat, n'a pas été blessé non plus, il a simplement refusé de poursuivre l'offensive entamée par Moscou le 24 février dernier. Depuis, il ne donne plus signe de vie.

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Des soldats emprisonnés et "torturés"

Youri était un militaire d'active, un lieutenant affecté à une unité basée sur l'île de Sakhaline sur le Pacifique, dans l'Extrême-Orient russe. En avril, son unité se retrouve engagée en Ukraine, dans la bataille d'Izium, au sud de Kharkiv. Izium est un point névralgique qui commande les axes de communication vers le Donbass. La bataille est rude, les Ukrainiens se défendent d'arrache-pied, les Russes finalement prennent Izium, au prix de lourdes pertes. En juin le jeune lieutenant décide de jeter l'éponge et refuse de combattre plus longtemps. Il est immédiatement mis aux arrêts, avec d'autres soldats russes de son unité tout aussi réfractaires, incarcérés à Bryanka, une prison dans la région de Louhansk.

Il parvient tout de même à joindre son père au téléphone, qui raconte : "Il m'a parlé de tortures, il a dit qu'ils étaient torturés. Je l'avais déjà compris en parlant avec les parents d'autres militaires". Aux dires de Youri, les réfractaires sont régulièrement battus et ligotés à même le sol. Il y a même des simulacres d'exécution. "Beaucoup de ceux qui sont passés par là m'ont dit qu'ils n'auraient jamais pu imaginer une telle chose, que leur propre pays pouvait les traiter de cette façon" , raconte encore Maxime.

Les réfractaires sont maintenus en détention pendant quelque temps, puis transférés : "Ils sont exfiltrés vers des destinations inconnues... Pourquoi ? Je pense que c'est clair, pour qu'ils ne puissent rien raconter de ce qui s'est passé dans les prisons. Ils ne sont pas renvoyés dans les unités où ils servaient auparavant mais dans des unités spéciales, dans les zones du front où l'armée subit le plus de pertes. Je crois qu'on ne veut pas qu'ils en sortent vivants".

Certaines unités russes semblent de fait avoir été condamnées dans leur ensemble, comme la tristement célèbre 64ème Brigade motorisée de gardes-fusiliers, probablement responsable des exactions contre les civils de Boutcha, lors de la bataille de Kiev. L'unité, bien que décorée par Vladimir Poutine, a été immédiatement réintroduite dans la bataille en Ukraine après son évacuation des faubourgs de Kiev. Ses pertes ont été telles dans le Donbass ukrainien que certains évoquent dorénavant sa probable dissolution.

Des réfractaires renvoyés au combat

Les pertes, en hommes comme en matériels, sont manifestement suffisantes pour que l'Etat-major russe ait décidé de recomposer complètement certaines unités, fourbissant de bric et de broc des sections n'ayant aucune expérience avec d'autres plus aguerries. Youri, le fils de Maxime, s'est vraisemblablement retrouvé ré-enrôlé de force dans l'une de ces unités : "Il a été emmené à la prison de Perevalsk , où les hommes du groupe Wagner ont dit qu'ils avaient besoin de lui parce que c'était un spécialiste - Youri est tireur d'élite - il ne pouvait pas refuser, alors il est reparti" au combat. Maxime a fait le trajet jusqu'en Ukraine, jusqu'à la province de Louhansk pour tenter de retrouver son fils, sans doute effectivement réengagé dans les combats malgré lui.

Combien sont-ils ces réfractaires de l'armée russe ? Au moins plusieurs centaines, peut-être même plusieurs milliers. En juin et juillet, deux unités présentes dans le Donbass ukrainien, la 205ème Brigade Cosaque de Fusiliers motorisée et la 11ème Brigade d'assaut aéroportée, environ un millier d'hommes chacune, ont fait état en tout de plus de 378 soldats , sous officiers, et officiers réfractaires, qui refusaient de poursuivre le combat en Ukraine.

*Les prénoms ont été modifiés