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Guerre en Ukraine : pourquoi l'ONU s'inquiète d'un "ouragan de famines" dans le monde

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Moissonneuse-batteuse dans les champs du district de Novovodolazhsky, dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 25 juillet 2017.
Moissonneuse-batteuse dans les champs du district de Novovodolazhsky, dans la région de Kharkiv, en Ukraine, le 25 juillet 2017.
© AFP

Les conséquences de la guerre en Ukraine se font sentir bien au-delà de ses frontières. L'ONU met en garde contre le risque d'un "ouragan de famines" dans différents pays du monde, suite à l'invasion lancée par la Russie. Pourquoi ? Quels pays sont concernés ? Comment réagir ? Décryptage.

La guerre en Ukraine dure depuis près de trois semaines et les conséquences se font sentir dans le monde entier. Le conflit entraîne notamment une explosion des prix de l'énergie mais aussi de ceux des produits alimentaires. L'un des impacts potentiels du conflit inquiète particulièrement l'ONU : le risque de famine. Il n'a jamais semblé aussi important dans certains pays et pourrait s'aggraver dans d'autres. 

Qu'a dit l'ONU exactement ?

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a prévenu lundi que la guerre russe en Ukraine pourrait entraîner "un ouragan de famines" dans de nombreux pays. "L'Ukraine est en feu" et "le pays est en train d'être décimé sous les yeux du monde". "Nous devons faire tout notre possible pour éviter un ouragan de famines et un effondrement du système alimentaire mondial", a-t-il déclaré à des médias à New York. "Cette guerre dépasse largement l'Ukraine."

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Il y a dix jours, le Programme alimentaire mondial (PAM) avait lui aussi alerté sur l'imminence d'une crise alimentaire dans les régions affectées par la guerre en Ukraine et sur les risques de famine aggravée dans certains territoires. A un moment "où le monde est déjà confronté à un niveau sans précédent de famine, il est particulièrement tragique de voir la faim apparaître dans un pays qui a depuis longtemps été le grenier de l'Europe", s'est alarmé le directeur du PAM.  "Les balles et les bombes en Ukraine peuvent amener la crise alimentaire mondiale à des niveaux jamais vus auparavant" avait souligné David Beasley.

Une crainte partagée par le ministre français de l'Agriculture. Invité de France Inter mardi matin, Julien Denormandie s'est dit "incroyablement inquiet par ce qui va se passer à l'international. Cela fait plusieurs mois que j'alerte sur une crise alimentaire à l'international et aujourd'hui avec ce qui se passe en Ukraine, c'est probablement un risque de famine que nous avons à l'international." 

Pourquoi y a-t-il un tel risque de famine ?

Il est tout d'abord important d'avoir en tête que la Russie et l'Ukraine assurent 29% des exportations mondiales de blé. Sur France Inter, Julien Denormandie a insisté sur le fait que "l'Ukraine et la Russie font partie des terres au monde les plus fertiles." Le ministre de l'Agriculture a ajouté : "On appelle cela les terres noires, le Tchernoziom, c'est-à-dire des terres incroyablement fertiles avec beaucoup de matières organiques. Aujourd'hui, l'Ukraine et la Russie exportent plus de blé que l'Europe et vous avez des pays comme l'Egypte, le Maroc, le Liban qui sont totalement dépendants de ces exportations ukrainiennes ou russes"

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De graves perturbations de la production et des exportations risquent d'entraîner une poursuite de la hausse des prix des denrées alimentaires, qui sont déjà à un niveau record. "Cela érodera la sécurité alimentaire de millions de personnes", notamment celles qui sont déjà au bord de la famine à "cause des hauts niveaux de l'inflation des prix des aliments dans leur pays", s'inquiète le Programme Alimentaire Mondial. 

De son côté, le secrétaire général de l'ONU annonce qu'en raison du blocage de productions agricoles en Ukraine et Russie, la guerre devrait, dans ses répercussions, frapper "le plus durement les plus pauvres et semer les germes de l'instabilité politique et de troubles dans le monde entier". Selon Antonio Guterres, "les prix des céréales ont déjà dépassé ceux du début du printemps arabe et des émeutes de la faim de 2007-2008". "L'indice mondial des prix des denrées alimentaires de la FAO - Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture - est à son plus haut niveau jamais enregistré", a-t-il précisé.  

Tout cela pourrait donc conduire à des famines, ou les aggraver. D'autant qu'il faut tenir compte du contexte et de la situation extrêmement difficile dans laquelle se trouvent certains pays. Selon Pierre Blanc, professeur de géopolitique à Bordeaux sciences agro, l’École nationale supérieure des sciences agronomiques, "d’une part, la pandémie a fragilisé beaucoup d’économies et de populations déjà précaires." "D’autre part, les guerres civiles en hausse depuis le début de la décennie 2010 ont dégradé la situation de populations de certains pays arabes et d’Afrique subsaharienne."  L_'_enseignant à Sciences Po Bordeaux et chercheur à l'unité de recherche LAM (Les Afriques dans le Monde) ajoute que "les prix des produits agricoles étaient déjà à la hausse sous la pression du renchérissement de prix de l’énergie, les premiers étant indexés sur les seconds car les processus agricoles (mécanisation, engrais) dépendent des énergies fossiles. Tout ça pesait sur la solvabilité d’une part importante de populations."

Quels pays pourraient être les plus durement touchés ?

Le chef de l'ONU précise qu'au total, "45 pays africains et pays les moins avancés importent au moins un tiers de leur blé d'Ukraine ou de Russie - 18 de ces pays en importent au moins 50%. Cela comprend des pays comme le Burkina Faso, l'Egypte, la République démocratique du Congo, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et le Yémen". 

Les États les plus exposés sont ainsi "les plus dépendants et en même temps les moins solvables", comme l'explique Pierre Blanc, également auteur du livre "Terres, pouvoirs et conflits : une agro-histoire du monde". D'après le professeur, "e_u égard à leur aridité, et à leurs habitudes alimentaires où le blé est central, les pays d’Afrique du nord et du Moyen-Orient sont de loin les plus exposés."_ Cependant, "la situation n’est pas la même entre d’une part des pays comme l’Egypte, la Tunisie, le Liban et le Yémen par exemple, et les pays du Golfe. Dans les premiers, la situation économique souvent très délétère, menace l’accès des populations aux produits de base. Dans les seconds, la capacité rentière permet de pouvoir s’acquitter de factures plus importantes." 

Concernant l'Afrique subsaharienne, certains pays sont menacés aussi_, "ne serait-ce que parce qu’ils sont alimentés par ces greniers"._ D'après Pierre Blanc, "là encore, il s’agit de ceux qui sont le plus dépendants mais aussi les plus pauvres. Citons entre autres l’Erythrée, l’Ethiopie, le Libéria, le Soudan, la RDC. Mais la liste est bien plus longue." Le professeur s'interroge d'ailleurs "sur le lien entre le vote de certains pays (que ce soit l’abstention ou l’opposition) à la résolution onusienne contre l’intervention russe et leur dépendance au blé russe. C’est bien sûr plus complexe mais on ne peut pas ne pas y penser."

Graphique montrant les pays dont la part des exportations de blé provenant de Russie et/ou d'Ukraine dépasse les 50%, en 2021, d'après les données de l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
Graphique montrant les pays dont la part des exportations de blé provenant de Russie et/ou d'Ukraine dépasse les 50%, en 2021, d'après les données de l'Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
© AFP

En Somalie par exemple, la situation est déjà "grave et se détériore rapidement", alertait la semaine dernière le coordinateur humanitaire de l'ONU dans le pays. En février, 4,5 millions de Somaliens étaient affectés par la sécheresse, contre 3,2 millions en décembre et 671 000 personnes avaient dû quitter leur foyer en quête d'eau, de nourriture ou de pâturages pour leur bétail, soit deux fois plus qu'en décembre. 

Autre exemple, au Yémen, où la guerre oppose depuis 2014 les Houthis, soutenus par l'Iran, aux forces gouvernementales, appuyées depuis 2015 par une coalition militaire dirigée par l'Arabie saoudite. Selon l'ONU, la guerre a fait près de 380 000 morts, dont une grande majorité en raison des conséquences indirectes des combats, comme le manque d'eau potable, la faim et les maladies. Le Soudan du Sud est, lui, miné par les conflits, les calamités climatiques et l'inflation. Le 11 mars,  le Programme Alimentaire Mondial prévenait que plus de 70% de la population sera confrontée à une faim extrême cette année et pourrait ainsi connaître "sa pire crise alimentaire".

Comment faire face ?

Devant le risque de famine lié à la guerre en Ukraine, le professeur Pierre Blanc explique que "la première réponse, c’est bien sûr la réponse diplomatique, car l’arrêt de la guerre est ce qui amortira considérablement ce risque." Le chercheur ajoute que "l’approche multilatérale, au travers de l’aide du PAM, est évidemment une réponse à court terme." Cependant, "le PAM avait déjà du mal à financer des besoins supplémentaires avant même la guerre en Ukraine" et donc "si le conflit dure, les pays tempérés réputés pour leur agriculture peuvent apporter une réponse mais eu égard aux cycles agricoles, ce ne peut être qu’à moyen terme." Concernant le subventionnement par les États des produits importés, cela "peut amortir le choc, mais cela dépend évidemment de leur capacité financière." "A plus long terme, c’est bien sûr la double question de la pauvreté et de l’agriculture qui est reposée. La pauvreté entrave l’accès des populations et les choix de production agricole peut limiter l’offre de certaines productions de base."

Enfin, le professeur Pierre Blanc l'affirme, "pour l’Europe, à plus long terme aussi, il s’agit de produire plus et mieux." Produire plus "parce qu’il s’agit de pouvoir répondre à ces chocs de prix pour sécuriser les pays dépendants." Produire mieux "car en voulant être en avant-garde de la transition écologique dans le monde, elle doit s’engager sur la voie de l’intensification écologique, autrement dit l’accroissement de la production en mobilisant mieux les ressources naturelles (sols et eau) et être ainsi moins dépendante en intrants. "

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Sur France Inter, le ministre de l'Agriculture a assuré que l'Europe devait accroître sa production agricole et reconquérir les marchés égyptiens, marocains et libanais, sur lesquels la Russie a accentué son "emprise" via ses exportations de blé. D'après Julien Denormandie, "il faut absolument que l'Europe se remette dans une démarche de se repositionner sur ces pays-là. Ça veut dire accroître nos productions (...) et regagner ces relations avec ces pays sur un sujet fondamental qui est le sujet alimentaire". "Il faut que l'Europe assume sa mission nourricière. Il ne faut pas laisser cette guerre du blé ou cette géopolitique du blé, cette stratégie d'influence du blé dans les mains des Russes vis-à-vis de nos partenaires alliés", a-t-il insisté.