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Guerre en Ukraine : qui voit quoi depuis l'espace ?

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Cette image satellite prise par la société privée Maxar montre le convoi militaire russe.
Cette image satellite prise par la société privée Maxar montre le convoi militaire russe.
© AFP - Satellite image ©2022 Maxar Technologies

Les très nombreux satellites en orbite autour de la Terre fournissent des renseignements sur ce qui se passe en Ukraine. Mouvements de troupes, identification des moyens déployés, destructions... les images sont là. Il faut cependant savoir les faire parler. C'est la spécialité de la société Preligens.

Une colonne de blindés sur 60 km, un pont détruit ou encore des milliers de réfugiés massés à la frontière. Autant de scènes désormais facilement identifiables depuis l'espace. Le renseignement militaire ne saurait se passer des images satellitaires. 

Les États-Unis, l'Union européenne ou encore le Royaume-Uni disposent de leurs engins dédiés (une dizaine de satellites militaires) mais aussi des nombreux satellites d'observation de la Terre civils, qu'ils soient commerciaux ( Planet, Maxar) ou publics comme le service Copernicus de l'UE ou Landsat des USA. Les images qu'on a pu voir dans la presse de ce très long convoi convergeant vers Kiev proviennent de Maxar, cette société américaine qui possède quelques satellites à haute résolution.

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Beaucoup de satellites et beaucoup d'usages

"Suivant l'usage, on utilise différents satellites", souligne Antoine Lefebvre, PDG de Kermap, une start-up bretonne spécialisée dans l'image satellite utilisée à des fins agricoles ou d'aménagement urbain. Le sol est observé dans différentes longueurs d'ondes. Les images dans le visible peuvent avoir une très haute résolution (et donner un grand niveau de détails) mais ne permettent d'observer la terre s'il y a des nuages, du brouillard ou la nuit. 

Avec une résolution de 30 cm, le satellite français Pleïade NEO est capable de distinguer un camion d'une voiture. Pour voir de nuit, il faut alors faire appel aux satellites radar mais à la résolution plus faible ou à l'infrarouge thermique, capable de détecter des sources de chaleur comme des moteurs en marche, voire un emplacement de stationnement récemment quitté. 

"Tous ces engins sont dépendants de la mécanique spatiale", précise Jean-Marc Delvit, en charge du laboratoire d'observation de la Terre au CNES. Autrement dit, soit leur orbite est fixe et ils ne repassent pas très régulièrement sur la même zone. Il faut dans ce cas contrer le temps de revisites par un plus grand nombre d'engins. Soit  ils sont programmables mais ils sont alors limités par leur fauchée, autrement dit la largeur de la bande qu'ils photographient sous eux. De 300 km pour Sentinel 2 (constellation européenne civile Copernicus) à 20km pour Pléïade. Voir la totalité de Kiev en un seul passage ne sera pas possible avec le second engin, mais en contrepartie les détails seront plus importants.

La valeur ajoutée apportée par l'intelligence artificielle

Ces images ont souvent besoin d'être interprétées. Pour faire parler les images des satellites militaires, la France dispose de l'expertise du centre de formation et d'interprétation interarmées de l'imagerie à Creil ( CF3i). Elle a surtout pris une participation dans la start-up Preligens, créée en 2016 par Arnaud Guérin et Renaud Allioux et spécialisée dans l'intelligence artificielle (IA) au service de la défense et du renseignement. Sa plus-value, unique au niveau mondial, réside dans la mise au point de logiciels d'IA entrainée à décoder les objets dans les images. Le client, surtout s'il s'agit d'une armée qui dispose de ses propres satellites espions, doit pouvoir tirer 100% des informations contenues dans les images sans y passer des heures. 

Avec les satellites militaires français CSO, "o_n va traiter automatiquement les données pour pouvoir identifier et compter les matériels d'intérêt comme par exemple des véhicules blindés, des véhicules de transport, des avions ou des navires. Il faut pouvoir les alerter quand il y a une augmentation significative de matériels ou quand on détecte la présence de matériels particulièrement dangereux comme des systèmes de défense anti-aérienne_", détaille Arnaud Guérin, le PDG de l'entreprise. Désormais capable d'identifier une centaine de modèles d'avions différents, ces outils permettent de distinguer un modèle datant de l'ère soviétique d'un aéronef de dernière génération russe.

Avoir les yeux partout à la fois

Surtout, ajoute t-il, fournir des outils d'IA permet de focaliser de nouveau les analystes d'image sur leur cœur de métier. "En vingt ans, on se retrouve avec 100 fois voire 1000 fois plus d'images mais les effectifs d'interprètes d'images n'ont pas augmenté en proportion. Grâce à notre expertise, on les focalise sur leur capacité d'interprétation : comprendre la scène que j'observe et ne pas faire du comptage bête et méchant."

L'entreprise, qui compte désormais 200 salariés, apporte donc un savoir-faire pour la surveillance de sites stratégiques mais répond aussi à des demandes stratégiques, comme la capacité à identifier le bon ou mauvais état de marche d'un réseau électrique ou gazier. Accessoirement, cela permet de conserver quelques équipes sur d'autres parties du globe et d'anticiper une agression russe sur d'éventuels autres terrains, comme l'Arctique.