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Harcèlement moral et sexuel : "une tradition" de l'Armée de l'air à Nancy-Ochey

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La Base aérienne de Nancy-Ochey
La Base aérienne de Nancy-Ochey
- France TV

Trois questions à Pierre-Stéphane Fort, journaliste d'investigation auteur réalisateur du "Complément d'enquête" de ce jeudi qui se concentre sur ces cas de harcèlement moraux ou sexuels, ces bizutages qui parfois confinent à de la torture avec passages à tabac ou simulacres d'exécutions.

Ces actes semblent être la règle plus que l'exception dans certaines unités de l'Armée de l'air française, c'est en tout cas ce qui ressort de l'enquête menée par Pierre-Stéphane Fort et Mikaël Bozo avec TV Presse diffusée sur France 2. La Base aérienne de Nancy-Ochey accueille 3 escadrons de chasse volant sur Mirage 2000 D. C'est l'unité de l'Armée de l'Air la plus redoutée des jeunes pilotes et aussi la plus décriée. Six plaintes pour harcèlement moral ou sexuel ont été déposées contre la hiérarchie de la base depuis le début de l'année.

FRANCE INTER : À voir votre reportage on se dit que la pratique du bizutage est en fait ultra répandue dans l'armée, et parfois dans des proportions hallucinantes.

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Pierre-Stéphane Fort : En fait, au sein de l'armée le mot bizutage n'est jamais employé, il est même tabou, me confiait un témoin rencontré durant ce reportage. On parle donc de "bahutage" au lieu de bizutage. Et ce sont des activités très répandues. Tous m'ont expliqué que dans les différentes unités par lesquelles ils étaient passé, tous étaient passés par ces "bahutages" plus ou moins violents. Parfois c'est très bon enfant : un verre de bière à boire cul-sec. Mais parfois ça dérape et ça peut donner ce qu'on a vu avec le cas d'Antoine, jeune pilote de chasse attaché sur une cible dans un champ de tir au beau milieu d'un exercice de tir à balles réelles.

La base aérienne 133, celle de Nancy-Ochey, est au centre de votre enquête. Là il ne s'agit plus seulement de bizutages mais bien de harcèlement.

Pierre-Stéphane Fort : À Nancy-Ochey les bizutages, parfois, ne durent pas qu'une seule journée - la journée d'intégration. Le bizutage va se transformer en harcèlement moral et parfois sexuel au quotidien et ça peut durer des années. Un des témoins me dit qu'à force de s'entendre répéter tous les jours qu'il était une "merde", et bien il a fini par y croire. C'est ça l'impact du harcèlement sur ces soldats : petit à petit ça les détruit de l'intérieur, ils perdent leur confiance en eux et deviennent fragiles. L'un des témoins interrogés dans le reportage est devenu dépressif à tendance suicidaire, à cause de ce harcèlement subi pendant des années.

Au sein de la Base aérienne de Nancy-Ochey, plusieurs témoins me disent que ce harcèlement est "dans les murs" de la base : cela fait partie de la tradition ! Une tradition toxique mais qui se répète de génération en génération et qui vise en général les jeunes soldats. On les appelle d'ailleurs les "jouets" car ils sont le jouet de leurs collègues plus âgés ; on peut les harceler, les insulter, s'amuser avec le jouet jusqu'à ce que le groupe trouve un nouveau jouet, un encore plus jeune soldat ou alors jusqu'à ce que la personne victime de ces harcèlements craque, cède et quitte l'armée ou tombe en dépression.

Pilote de chasse sur Mirage 2000 D, bien noté, aguerri, Jean-Baptiste a finalement claqué la porte de l'Armée de l'Air, épuisé par 4 années de harcèlement moral. Il a porté plainte contre la hiérarchie de la Base aérienne de Nancy-Ochey.
Pilote de chasse sur Mirage 2000 D, bien noté, aguerri, Jean-Baptiste a finalement claqué la porte de l'Armée de l'Air, épuisé par 4 années de harcèlement moral. Il a porté plainte contre la hiérarchie de la Base aérienne de Nancy-Ochey.
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Pourquoi ces personnels de l'armée de l'air - d'ordinaires si discrets - ont-ils fini par se confier à vous ? 

Pierre-Stéphane Fort : Tous les témoins qui ont accepté de parler dans ce reportage, mais aussi les militaires qui ne sont pas dans le reportage mais qui m'ont aidé, qui m'ont apporté des documents, tous ces militaires témoignent pour que cessent ces agissements ; ça c'est très clairement quelque chose qui revient régulièrement dans leurs discours. Ils prennent le risque de témoigner, de critiquer l'institution, de raconter ce qu'ils ont vécu pour que d'autres, plus tard, n'aient pas à le vivre. C'est vraiment ça qui les a amenés à parler, à briser l'omerta qui entoure ces comportements au sein de la Base Aérienne de Nancy-Ochey et plus généralement de l'Armée de l'Air.

"Harcèlement dans l'armée : des militaires brisent le silence", une enquête de Pierre-Stéphane Fort pour "Complément d'enquête" à voir ce soir 23h sur France 2

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