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Huit questions pour comprendre la crise des sous-marins entre la France, les États-Unis et l'Australie

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Un sous-marin produit par Naval Group. Image d'illustration.
Un sous-marin produit par Naval Group. Image d'illustration.
© AFP - Naval Group / Cindy Motet

Cette affaire a enflammé les relations diplomatiques entre les trois pays comme rarement. À l'origine, un partenariat de sécurité conclu entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l'Australie qui prévoit de fournir aux Australiens des sous-marins à propulsion nucléaire, au détriment du français Naval Group.

Retour à la case Paris. La France a rappelé vendredi ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie, décision sans précédent vis-à-vis de ces deux alliés historiques, après le torpillage d'un très important contrat de sous-marins conclu entre l'industriel français Naval Group et l'Australie. "À la demande du président de la République, j'ai décidé du rappel immédiat à Paris pour consultations de nos deux ambassadeurs", a annoncé vendredi soir le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian dans un communiqué. "Cette décision exceptionnelle est justifiée par la gravité exceptionnelle des annonces effectuées le 15 septembre par l'Australie et les États-Unis", a-t-il ajouté. Si vous avez raté un épisode, voici les différentes étapes de cette crise et ses points clés.  

Quel est l'objet du conflit ?

C'est l'annonce, mercredi, d'un partenariat de sécurité, AUKUS, dans la zone indo-pacifique et qualifié d'"historique" par la Maison blanche. Conclu entre les États-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni, il vise à "défendre la paix et la stabilité dans toute la région" (a priori contre l'appétit chinois) et doit permettre de "doper la coopération dans de nombreux et nouveaux domaines" comme l'intelligence artificielle, les technologies quantiques et les "capacités sous-marines", a indiqué l'administration Biden dans la foulée de l'annonce.

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Ce partenariat, qui inclut donc la fourniture de sous-marins américains à propulsion nucléaire (et non armement) à l'Australie, laquelle souhaitait en acquérir, exclut, de fait, la France du jeu. En effet, un accord conclu en 2016 entre Paris et Canberra avait acté la livraison de 12 sous-marins par le français Naval Group. 

Depuis plusieurs mois, l'industriel était sous le feu des critiques en Australie où l'on dénonçait les surcoûts du programme. Le ministère australien de la Défense avait évoqué début juin la menace d'un "plan B" en cas d'échec des négociations de la prochaine phase du contrat, dite de "basic design" des bâtiments. Les autorités australiennes entendaient qu'elles soient conclues avant fin septembre. Mais encore récemment (mi-juin avec Emmanuel Macron et fin août avec les ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays), des assurances avaient été apportées pour le maintien du contrat

Quel était l'enjeu pour la France ? 

Il est double. Il est d'abord diplomatique et géopolitique : Emmanuel Macron tentait avec cette opération de renforcer la présence française dans cette même zone indo-pacifique, à travers des partenariats avec l'Inde et l'Australie et dont ce contrat constituait l'un des éléments principaux face aux ambitions chinoises dans la région.  

Il est ensuite économique : l'accord-cadre prévoyait la construction, par Naval Group (implantée dans une dizaine de villes françaises), de 12 sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Attack, conçus à partir des sous-marins nucléaires d'attaque français Barracuda. Le coût global du programme, qualifié de "contrat du siècle" pour l'industrie de la défense en France, s'élevait à 50 milliards de dollars australiens, soit environ 31 milliards d'euros, même si les bâtiments devaient être construits sur place, avec 60% du montant devant être dépensé sur place et l'embauche d'employés locaux.

Quelles sont les conséquences pour Naval Group ?

Le coup est rude mais pas mortel. Le contrat australien, sur lequel 650 personnes travaillaient en France essentiellement dans les bureaux d'étude, représente 10% du chiffre d'affaires de l'entreprise. Sa rupture, est conséquente mais ne remet pas en cause l'avenir de Naval Group. L'industriel doit construire encore cinq sous-marins Barracuda d'ici 2030, prépare la conception des quatre futurs sous-marins lanceurs d'engins (SNLE3G) et du futur porte-avions nucléaire français. Il construit également six sous-marins conventionnels pour l'Inde, quatre pour le Brésil et espère remporter de nouveaux contrats aux Pays-Bas et en Inde.

Qu'a répondu Paris ?

La première réaction est venue de l'entreprise Naval Group elle-même, évoquant une "grande déception" de voir le contrat tomber, de fait, à l'eau. "L'analyse des conséquences de cette décision souveraine australienne sera menée avec le Commonwealth d'Australie dans les jours à venir", a ajouté l'industriel français.

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Dès jeudi, les ministres français des Affaires étrangères et des Armées ont aussi regretté cette décision. Invité de franceinfo, Jean-Yves Le Drian a qualifié cette annulation de "coup dans le dos" et de confiance "trahie" entre alliés : 

C'est une décision unilatérale, brutale, imprévisible, qui ressemble beaucoup à ce que faisait monsieur Trump.

Florence Parly, pour sa part, a dénoncé une décision "grave" et une "très mauvaise nouvelle pour le respect de la parole donnée". Et le ministre des Affaires étrangères de noter qu'"il va bien falloir une clarification, que les Australiens nous disent comment ils s'en sortent". Le Sénat s'est aussi inquiété sur la nature des relations et "l'attitude récente de certains de nos alliés"

Les États-Unis ont ensuite affirmé avoir eu des contacts avec la France avant l'annonce de cette nouvelle alliance entre Washington, Canberra et Londres, mais Paris a démenti avoir été clairement averti en amont.  La France a d'abord annulé une soirée de gala prévue à la résidence de l'ambassadeur de France à Washington. Dernière réaction en date, vendredi soir, le rappel des deux ambassadeurs aux États-Unis et en Australie pour des consultations, à cause de la "gravité exceptionnelle" de l'annonce du partenariat AUKUS. Une décision rare, encore plus avec deux pays alliés. 

Le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, s'en est expliqué samedi soir sur France 2. Cette mesure, la première dans l'histoire des relations entre Paris et Washington, "est très symbolique", a-t-il dit, laissant entendre que cela pesait sur l'avenir de l'Otan et la participation française à l'alliance. Car "il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous"

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Avant de quitter l'Australie, l'ambassadeur de France sur place, Jean-Pierre Thébault, a dénoncé samedi ce nouveau partenariat auprès de la radio australienne francophone SBS comme "une faute" au-delà de son caractère "regrettable" ou "lamentable". Samedi, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s'est entretenu avec son homologue indien et ont convenu d’approfondir leur partenariat stratégique, a indiqué le Quai d'Orsay.

Quel est l'enjeu pour l'Australie et comment se justifie-t-elle ?

La France s'interdisant d'exporter du matériel militaire nucléaire pour des questions de souveraineté, les sous-marins jusqu'alors destinés à l'Australie étaient douze bâtiments conventionnels à propulsion diesel-électrique, qui devaient venir remplacer six sous-marins de conception suédoise datant des années 1990. 

L'accord AUKUS doit permettre à l'immense île-continent d'avoir accès la puissance de feu militaire américaine et de bénéficier d'une technologie plus poussée. Même si les technologies s'améliorent, les sous-marins nucléaires disposent d'une autonomie en plongée accrue, sont plus résistants et plus difficilement repérables que les sous-marins conventionnels : ils sont plus dissuasif. 

Ce choix s'est fait en fonction de "l'intérêt national" a répondu le gouvernement australien par la voix de son ministre de la Défense : 

Nous avions besoin d'un sous-marin à propulsion nucléaire et nous avons examiné nos options.

En réponse à Jean-Yves Le Drian, le Premier ministre australien Scott Morrison a précisé une nouvelle fois dimanche que le gouvernement français savait que Canberra avait de "profondes et graves réserves" concernant les sous-marins français : "Je pense qu'ils auraient eu toutes les raisons de savoir que nous avions de profondes et graves réserves quant au fait que les capacités du sous-marin de classe Attack ne répondaient pas à nos intérêts stratégiques et nous avions clairement indiqué que nous prendrions une décision basée sur notre intérêt stratégique national".

Pour Canberra, un enjeu collatéral se dessine, celui du coût de la dénonciation de l'accord. L'Australie avait obtenu de Naval Group des transferts de charges et de technologies, que 60% de la valeur du contrat soit dépensée dans le pays et que le chantier fasse travailler des salariés locaux (1.800 au total). La dénonciation du contrat devrait donc coûter plusieurs centaines de millions de dollars d'indemnités. Par ailleurs, cela risque de retarder encore plus le remplacement des sous-marins actuels. Les intérêts stratégiques l'ont emporté sur l'économique.  

Enfin, ce nouveau projet soulève également des questions en Australie, où l'usage de l'énergie nucléaire était jusqu'ici interdit, comme chez ses voisins, même s'il ne s'agit pas de se doter d'armes nucléaires ou de développer le nucléaire civil.  

Quel est le rapport avec la Chine ? 

Après des années de coopération, la Chine et l'Australie entretiennent des relations tendues depuis plusieurs mois, avec en toile de fond l'ambition sans limite d'expansion économique de la Chine dans la région et au-delà. Mais aussi des soupçons d'ingérence de Pékin en Australie, du refus de Huawei sur l'île-continent pour la 5G ou d'une enquête réclamée par Canberra sur les origines du Covid. Ainsi, l'Australie, frappée pour sa part par des sanctions commerciales de Pékin depuis 2018, veut se poser en leader régional et montrer qu'elle peut dire non à la Chine, menaçante, en se rapprochant de ses alliés historiques

Par ailleurs, Washington et ses alliés cherchent des moyens de contrer l'influence de la Chine, en particulier son renforcement militaire, ses pressions sur Taïwan et son déploiement en mer de Chine méridionale (riche en ressources naturelles et très empruntée pour le transport de marchandises) et certaines zones internationales. 

Depuis son élection, Joe Biden répète aussi qu'il entend se confronter à la Chine, comme son prédécesseur Donald Trump, mais de manière très différente, sans s'enfermer dans un face-à-face. Mercredi, il a ainsi dit vouloir "investir dans notre plus grande source de force, nos alliances" et vouloir "les mettre à jour pour mieux faire face aux menaces d'aujourd'hui et de demain". Le président américain réunit d'ailleurs le 24 septembre à Washington les Premiers ministres australien, indien et japonais pour relancer un format diplomatique, le "Quad", qui végétait depuis plusieurs années.

Comment les États-Unis se justifient-ils ?

Les États-Unis espèrent continuer à "travailler étroitement avec la France et d'autres acteurs-clés" dans la région indopacifique, a déclaré mercredi le président américain Joe Biden, sans vraiment convaincre Paris : 

La France, en particulier, a une présence importante [dans la zone] et il s'agit d'un partenaire et d'un allié-clé.

Jeudi, le chef de la diplomatie américaine a tenté une nouvelle approche : la France est "un partenaire vital" des États-Unis dans la région, a assuré Antony Blinken. "Ce partenariat avec l'Australie et le Royaume-Uni démontre que nous voulons travailler avec nos partenaires, y compris en Europe, pour assurer une zone indo-pacifique libre et ouverte [...] Nous saluons les pays européens qui jouent un rôle important dans la zone indo-pacifique, et nous voulons poursuivre une coopération étroite avec l'Otan, avec l'Union européenne et avec d'autres à cet égard", a-t-il insisté. 

"Le seul pays avec lequel les États-Unis ont jamais partagé ce type de technologie de propulsion nucléaire est la Grande-Bretagne", avait indiqué mercredi un haut responsable de la Maison blanche. "C'est une décision fondamentale. Cela va lier l'Australie, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne pour des générations."

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Dimanche, le président américain Joe Biden a demandé un entretien à son homologue français Emmanuel Macron et "il y aura un échange téléphonique dans les tout prochains jours", a indiqué dimanche le porte-parole du gouvernement Gabriel Attal.  Il y aura de la part d'Emmanuel Macron "une demande de clarification", a développé M. Attal sur BFMTV car "on veut des explications" sur ce qui "s'apparente à une rupture de confiance majeure".  

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Et que dit la Chine de tout ça ?

L'ambassade de Chine à Washington a d'emblé critiqué cet accord, déclarant que certains pays "devraient se défaire de leur mentalité de Guerre froide et de leurs préjugés idéologiques". Jeudi, les Chinois ont dénoncé ce partenariat "extrêmement irresponsable". 

"La coopération entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et l'Australie en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionales, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire", a déclaré mercredi devant la presse le porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian, estimant que cela contredisait les engagements de l'Australie en matière de non-prolifération nucléaire.

La Malaisie a aussi exprimé ses inquiétudes samedi, redoutant une course à l'armement nucléaire. "Cela poussera d'autres puissances à agir également de manière plus agressive dans la région, en particulier dans la mer de Chine méridionale", a déclaré le gouvernement, qui craint pour ses propres intérêts.