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Idée rando : refaire le trajet de la grande Transhumance en Provence

 Entre le Refuge Cougourda et le Pas des Ladres.
Entre le Refuge Cougourda et le Pas des Ladres.
© Getty - Atlantide Phototravel

Un nouveau chemin de Grande Randonnée (le GR 69) sera inauguré prochainement. Il reprend l'ancien parcours de la grande Transhumance. L'historien Antoine de Baecque l'a parcouru. Il était l'invité du "Temps d'un bivouac", l'émission de Daniel Fiévet. Il a donné les clefs et l'envie de vivre cette belle aventure.

En 2018, Antoine de Baecque a cheminé sur plus de 500 kilomètres, empruntant des voies oubliées, traversant des paysages que le passage des moutons avait façonnés. Une transhumance qui, jusque dans les années 1950, emmenait les moutons fuir la chaleur des plaines pour la fraicheur des alpages. 

De la plaine de la Crau en Provence jusqu'au Piémont le long des rivières

Antoine de Baecque : "La transhumance ce sont les moutons qui remontent le long des rivières : la Crau, la Durance, L'Ubaye… pour arriver aux sources situées dans les alpages. J'avais l'impression parfois d'être une sorte de saumon qui remonte le cours des rivières jusqu'aux sources de l'Ubaye. La plupart des estives sont situées à cet endroit magnifique : le Mercantour qui est comme une sorte de château d'eau. Et depuis ce lieu, l'eau coule jusqu'à la grande plaine de la Crau, un endroit façonné par les cailloux de la Durance."

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La Transhumance, la respiration de la montagne

AdB : "C'est le grand balancement de la montagne. En juin, des troupeaux de milliers de moutons quittent les plaines pour redescendre à l'automne vers les plaines. Encore aujourd'hui, dans les alpages, on compte à peu près 200 000 têtes ovines. Ils fuient les plaines, comme celle de la Crau, devenues de véritables fours invivables. 

Les premières traces de ces transhumances sont extrêmement lointaines. Des bergeries remontent à cinq ou dix mille ans avant notre ère. Ces mouvements d'ovins font vraiment partie du rythme de la montagne, c'est sa respiration.

La grande transhumance disparaît dans les années 1950
La grande transhumance disparaît dans les années 1950
© Getty - Etienne Jeanneret

Si le mot "transhumance" date de 1820, la pratique est millénaire. Ce sont des habitudes, des rites, des décorations – les sonnailles, des façons de conduire le troupeau très anciennes. Ces voyages pendulaires d'animaux se sont fixés à la fin du XVIIIe et début du XIXe siècle. C'est la période à Arles de "l'invention" du mérinos : un croisement entre un mouton espagnol, d'où son nom, et une race alpine endurante et pédestre. Aujourd'hui une dizaine de troupeau font le trajet à pied, mais la majorité voyage en camion. 

Les animaux ont autour du cou des sonnailles. Elles sont les fiertés des bergers. Lors des fêtes de la transhumance, des concours sont même organisés." 

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La transhumance, une pratique qui disparait dans les années 1950 

AdB : "La fin de la grande transhumance est liée à la modernisation de la vie. Après la Guerre, la Provence devient de plus en plus touristique.  Deux phénomènes se conjuguent. D'une part, une bitumisation accélérée des routes provençales. Les pistes qui s'appelaient autrefois des drailles sont recouvertes de goudron pour devenir des routes.

Et puis, le trafic routier se densifie. A partir de la fin des années 1950, surtout à la fin du mois de juin, quand commencent les vacances, les troupeaux ne peuvent plus passer sur la plupart des routes devenues dangereuses. Les dernières grandes transhumances ont lieu au début des années 1950."

Retrouver les traces des "drailles"

AdB : "J'ai eu la chance de passer les étés de mon enfance dans le Vercors, haut-lieu, lui aussi, de transhumance. J'ai pu observer le spectacle absolument fascinant du berger avec ses deux ou trois chiens, construire, réunir et guider un troupeau. A la mort de mon père, j'ai retrouvé mes dessins, et mes de notes. Je me suis dit que c'était le moment pour moi de repartir un peu sur ces traces de ma jeunesse. 

J'ai eu la chance de pouvoir lire un magnifique reportage de juin 1951 publié dans le National Geographic. Un journaliste marseillais, Auguste Moyal, et un photographe, Marcel Coen ont suivi la dernière transhumance. Dans les archives de Marseille, se trouvent environ 600 clichés magnifiques, en noir et blanc. Ils ont été publiés dans un très beau livre il y a quelques années. 

Aujourd'hui quelques bergers refont une partie du trajet. Les suivre, et se mettre au rythme du troupeau et de la nature permet de relativiser sa propre existence. Le mouton avance à une vitesse de 3km/h tandis que l'homme est à 4. Marcher plus lentement que sa cadence naturelle est fatiguant. La transhumance a un rythme particulier puisque de 11h à 17h, le troupeau se repose. Tandis qu'on marche trois à quatre heures avant et après. Les nuits sont courtes."

Le pouvoir du troupeau de faire un peu ralentir ce monde moderne

AdB : "Un troupeau qui prend un rond-point est une expérience intéressante. Globalement les réactions sont plutôt sympathiques. Les gens pressés s'agacent et ont souvent leur voiture éraflée par les cornes. La traversée d'un village par les moutons suscite des réactions ambivalentes. Les ovins sont à la fois une présence attendue, rituelle, c'est un peu la fête, et en même temps, on sent que des gens n'aiment pas ça. Pour eux, ces animaux sentent mauvais. Ils trouvent cela presque dégradant." 

Le temps de la marche, le temps de l'Histoire

AdB : "La marche vous confronte au temps traversé. Cette grande traversée d'un paysage est en même temps une plongée dans les strates historiques. Quand vous passez près d'une bergerie, que vous comprenez en l'analysant, qu'il s'agit d'une bergerie du XVIIIe siècle, cette plongée dans le temps est tout à fait vertigineuse. Et de la même manière, quand vous confrontez ensuite le parcours que vous avez fait à la carte, c'est passionnant. Pour ma traversée avant le GR, je me suis vraiment appuyé sur l'association La Routo qui depuis dix ans, exhume ce chemin. Je me suis perdu, et je suis parfois tombé par hasard sur d'anciennes bornes milliaires qui tous les 500 m bordaient et indiquaient le passage."

L'arrivée à l'alpage

AdB : "L'arrivée sur l'alpage est un moment d'excitation générale qui se diffuse parmi les animaux. D'où la nécessité pour le berger et ses chiens de contenir son troupeau. Manger à l'alpage est extrêmement codifié. Il y a trois saisons en fonction de la date d'arrivée, et on ne mange pas la même herbe. On commence par manger en bas et on finit par le haut. L'herbe du mois de juin vers 2 000 mètres n'est pas la même que celle d'août, tout en haut ou celle des sous-bois. La qualité est très différente et il arrive malheureusement que des bêtes mangent tellement vite, qu'elles se remplissent et s'éclatent la panse." 

Un tout nouveau GR 

AdB : "Il existe un tout nouveau chemin de grande randonnée, le GR 69, qui permet de suivre cette route de la transhumance. Il n'a pas été encore officiellement inauguré, mais les marques rouges et blanches ont déjà été tracées. 

Le sentier part des arènes d'Arles, la cité du mouton, de la création du mérinos. Il traverse la Crau et la Provence et passe par Digne. Il monte à ce moment-là par le col du Bernardet. Il va traverser les grands alpages du Mercantour, passer la frontière au col de Larche, (col della Maddalena pour les Italiens) et descendre sur le val Stura vers Ponte Bernado. Pour les 520 km, il faut compter trois bonnes semaines de marche."

L'inauguration de la partie du GR qui se situe dans les Alpes de Haute Provence était initialement prévue pour le 21 mai 2021, elle a été repoussée à l'automne (1er octobre 2021) . 

Le véritable lancement du GR69 La Routo aura lieu au printemps 2022.  Il sera accompagnée de la parution du Topoguide correspondant.

ÉCOUTER | Le temps d'un bivouac avec Antoine de Baecque sur la Transhumance

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