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Il y a 120 ans, Alphonse Bertillon résolvait pour la première fois un crime grâce aux empreintes digitales

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Empreinte digitale relevée sur une vitre, dans le cadre d'une démonstration, en 2018
Empreinte digitale relevée sur une vitre, dans le cadre d'une démonstration, en 2018
© Maxppp - Alexandre MARCHI

Les enquêteurs l'appellent "la paluche". L'empreinte digitale est devenue l'une des techniques majeures utilisées pour confondre délinquants et criminels. Une méthode appliquée pour la première fois par Alphonse Bertillon, sur un crime commis il y a 120 ans.

Le 16 octobre 1902 était commis, à Paris, le premier crime qui allait être résolu grâce aux empreintes digitales laissées par le meurtrier. Le recours à cette technique a permis à Alphonse Bertillon d'entrer dans l'histoire de la criminologie, et marqué une évolution majeure dans les enquêtes criminelles. Retour sur cette "première" avec Pierre Piazza, maître de conférences en sciences politiques, auteur de plusieurs ouvrages sur Alphonse Bertillon et l'histoire de la police scientifique, dont "Meurtres à la Une. Le quotidien du crime à Paris en 1900", à paraître aux éditions La Martinière (janvier 2023).

FRANCE INTER  : Quelle est cette première affaire résolue grâce aux comparaisons des empreintes digitales ?

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PIERRE PIAZZA : "En octobre 1902, le domestique Joseph Reibel est découvert assassiné dans l'appartement du dentiste qui l'emploie, au 157 de la rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris. Alphonse Bertillon, qui est le directeur du service parisien d'identité judiciaire, est chargé par un juge d'instruction d'aller photographier l'appartement. Il y découvre des traces digitales assez nettes sur une vitrine. Il les photographie - ainsi qu'une partie de la vitrine sur laquelle se trouvent ces traces - et décide de les comparer avec ses fiches anthropométriques, c'est-à-dire des fiches qu'il établissait sur des délinquants ou des présumés délinquants ou criminels, et sur lesquelles il a commencé à apposer, à partir de la fin du XIXᵉ siècle, les empreintes digitales des personnes fichées.

Et il constate - c'est ce qu'il précise ensuite dans son rapport - que les empreintes trouvées sur la scène de crime correspondent à un certain Léon Scheffer, âgé de 36 ans à l'époque, et qui a subi le "bertillonnage" le 9 mars 1902 parce qu'il avait été inculpé de vol et d'abus de confiance. Il arrive à faire cette comparaison facilement, parce qu'il fait des agrandissements photographiques. Or, selon Bertillon, lorsqu'il y a 17 points de concordance, on peut affirmer que c'est bien la même personne. En l'occurrence, Scheffer passe aux aveux. Alphonse Bertillon, pour la première fois, a identifié un meurtrier non présent sur les lieux du crime par la comparaison entre traces et empreintes digitales."

Comment a t il fait pour voir la concordance entre cette fiche anthropométrique et les empreintes ?

"Comme Bertillon a classé des centaines de milliers de fiches par anthropométrie (les mesures du corps), il refuse de classer ces fiches par les empreintes digitales. Mais il voit très bien que c'est une méthode d'identification fiable. Ici, un petit doute subsiste : est-ce que Bertillon allait, vraiment, comme ça, comparer ces traces avec ses fiches ? C'est peu probable. Scheffer a certainement été suspecté du fait d'une enquête classique de police (témoignages, enquête de voisinage, etc...) et Alphonse Bertillon est peut-être allé voir s'il n'avait pas dans son fichier une fiche au nom de Léon Scheffer, et a ensuite comparé les traces.

Ce qui est intéressant, c'est que Bertillon va systématiquement faire cette comparaison par la suite. Il va aussi le faire par exemple pour des traces de pieds : il est également, a priori, l'un des tout premiers à avoir résolu une affaire en comparant une trace de pied et une empreinte de pied d'un assassin, dans une affaire de meurtre commis en Algérie en 1909. Il va aussi de plus en plus faire de comparaisons sur les scènes d'effraction, en comparant les traces d'outils utilisés pour ces effractions et les empreintes d'outils qu'on peut retrouver chez une personne inculpée. La logique indiciaire se développe et permet à la police de mener plus efficacement ses investigations pour confondre les coupables."

Alphonse Bertillon persiste pourtant à classer ses fiches par critères anthropométriques…

"Lorsque Bertillon aura trop de fiches, il ne pourra plus dire 'voilà, je trouve des traces'. Il y a une affaire assez intéressante, retentissante, qui montrera la limite de son classement anthropométrique : lorsque Vincenzo Peruggia vole la Joconde en 1911, Bertillon se déplace au musée du Louvre, où ce vol a été commis. Il y découvre des traces digitales laissées sur le cadre d'où a été détachée la peinture. Alphonse Bertillon a donc bien les traces, et le voleur, Vincenzo Perrugia a bien été fiché par lui en 1909 pour une affaire de coups et blessures. Mais comme Bertillon n'a pas de système de classement dactyloscopique, il lui est impossible de remonter de la trace digitale jusqu'aux empreintes digitales. Il se limite donc énormément en refusant le classement dactyloscopique. C'est pour cela que, lorsqu'il va mourir, en 1914, la première chose que fera son successeur sera de reclasser toutes les toutes les fiches par les empreintes digitales."

Les documents originaux de l'affaire du "crime du Faubourg Saint-Honoré" seront visibles à Bordeaux, dans le cadre de l'exposition "La science à la poursuite du crime. Alphonse Bertillon, pionnier des experts policiers", du 12 décembre 2022 au 2 avril 2023, aux Archives départementales de la Gironde