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Immunité collective : ceux qui y croient (encore)

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Le roi Willem-Alexander des Pays-Bas a prononcé un discours télédiffusé sur la crise des coronavirus alors que son pays ne prône pas le confinement
Le roi Willem-Alexander des Pays-Bas a prononcé un discours télédiffusé sur la crise des coronavirus alors que son pays ne prône pas le confinement
© AFP - ANP / Remko DE WAAL

Que faire face au coronavirus ? Confiner la population pour freiner la propagation de la pandémie ? Ou laisser les habitants s’exposer au virus en pariant sur le phénomène d’immunité collective ? En Europe, les Pays-Bas et la Suède font pour l’heure ce choix, jugé dangereux par l’OMS.

Immunité collective : qu’est-ce que c’est ?

L'"immunité collective", "de groupe", "grégaire" ou "de troupeau" est un scénario qui prévoit que la population, face à un agent pathogène viral ou bactérien, développe elle-même des résistances immunitaires. Lorsque quelqu'un tombe malade, son corps produit des anticorps pour éliminer les organismes intrus. Une fois guéri, le corps "se souvient" du virus et si ce dernier réapparaît, les anticorps seront déjà prêts pour le combattre plus efficacement. 

Ainsi "auto-vaccinées", les personnes atteintes ne contractent plus la maladie et ne la propagent plus. Elles protègent par conséquent les personnes non-vaccinées, en bloquant la chaîne de transmission du virus.

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Le nombre de personnes qui doivent être immunisées pour que le virus cesse de se propager dépend des maladies : 85% de la population pour la variole et pour la diphtérie, 94% pour la coqueluche ou la rougeole. 

Avantage de cette méthode : elle évite en théorie un second pic épidémique l'an prochain. Inconvénient : elle présente le risque de faire face à un très grand nombre de décès, d’autant que les scientifiques connaissent mal les spécificités du coronavirus. 

Enfin, l’immunité collective suppose qu'une fois le virus contracté, on ne retombe pas malade. Un scénario infirmé ces dernières semaines : certaines personnes déjà atteintes ont de nouveau développé la maladie.

Cette stratégie d’immunité collective est fortement critiquée par l'Organisation mondiale de la santé qui la qualifie "d'expérimentale" et de "dangereuse". 

Ceux qui y croient

Pas de confinement en Suède, pourtant touchée par le coronavirus comme les autres pays européens. Seuls sont interdits les rassemblements de plus de 500 personnes et les visites dans les maisons de retraite. Depuis mercredi 18 mars, les lycées et universités sont fermés, mais les jardins d’enfants, écoles et collèges sont toujours ouverts. Les plus de 70 ans sont invités à rester chez eux, et les salariés sont encouragés au télétravail, mais il n’existe aucune mesure coercitive. Les voyages sont déconseillés mais pas interdits. Les bars et les restaurants restent ouverts. 

Les autorités sanitaires qui, en Suède, sont décisionnaires en matière de santé publique, expliquent qu’il faut "tenir sur la durée", et étaler les prises en charge par les hôpitaux. Un système de santé qui, contrairement aux idées reçues, est loin d’être exemplaire : les hôpitaux suédois étaient déjà en crise avant l’arrivée du coronavirus, et le taux d’équipement en lits d’hôpitaux est le plus faible d’Europe, avec 2,2 lits pour 1 000 habitants (contre 6 en France) selon les chiffres 2017 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Aux Pays-Bas, le gouvernement a ordonné la fermeture des écoles, bars et restaurants afin de contrôler la progression du coronavirus. Il demande par ailleurs aux 17 millions d'habitants du pays de garder au maximum leurs distances lorsqu'ils se déplacent.

Toutefois le premier ministre Mark Rutte exclut un confinement total de la population, qui risquerait selon lui de faire "immédiatement" renaître le virus dès la levée de la mesure. Dans son discours à la nation lundi 16 mars, il a annoncé vouloir parvenir à une "immunité de groupe" dans l'attente d'un vaccin, laissant les personnes les moins vulnérables attraper le virus tout en protégeant les personnes âgées et les malades, ce qui pourrait prendre "des mois, voire plus".

À la différence de la Suède, les Pays-Bas comptent une très forte densité de population, mais ils disposent comme le pays scandinave de moins de lits en soins intensifs que d’autres. Le système de soins néerlandais a en effet été fortement rationalisé ces dernières années et ne dispose pas toujours des infrastructures nécessaires.

Ceux qui n’y croient plus

Plus de 250 000 morts et un système de santé complètement submergé : face à ce scénario cauchemardesque établi par l’Imperial College de Londres, le gouvernement britannique a changé de stratégie et considérablement renforcé ses mesures face au nouveau coronavirus.
Lundi 16 mars, le Premier ministre Boris Johnson a demandé à la population d'éviter tout contact social et tout déplacement "non essentiel" et recommandé aux personnes âgées et aux femmes enceintes de s'isoler pendant trois mois. 

Ces mesures sont moins radicales que celles prises dans les pays voisins, ne prévoyant ni la fermeture des écoles, restaurants ou salles de spectacle, ni l'interdiction formelle des rassemblements. Elles marquent cependant une volte-face par rapport à la stratégie controversée adoptée jusqu'alors, qui consistait à favoriser l'émergence d'une immunité collective.
 

Ceux qui en ont peur

La Belgique est entrée en confinement mercredi 18 mars. Elle voit d’un mauvais œil ses voisins néerlandais prôner l’immunité collective. Ses experts estiment que cette approche met en péril les efforts déployés dans l’Union européenne en général. L’immunité collective est "tout à fait inacceptable", juge ainsi le docteur Yves Coppieters, épidémiologiste à l’Université libre de Bruxelles, interrogé par La Libre Belgique. Et l’inquiétude est d’autant plus forte qu’une proportion élevée de contaminations est observée dans les régions allemandes et belges proches de la frontière néerlandaise. 

La Commission européenne est sur la même ligne que l’OMS, qui juge l’immunité collective "dangereuse". Elle a mis en place un Comité d’experts chargé d’élaborer des recommandations. Mais la santé n’est pas une compétence communautaire, elle relève exclusivement des États membres. Chacun fait donc comme il l’entend, et les instances dirigeantes de l’UE ont en la matière des moyens limités.