Publicité

"Inadmissible" : les sœurs qui témoignent dans le roman de Cloé Korman dénoncent "un vol" de leur histoire

Par
Le roman de Cloé Korman fait partie de la dernière sélection du Goncourt.
Le roman de Cloé Korman fait partie de la dernière sélection du Goncourt.
© Radio France

Pour écrire son roman "Les Presque Sœurs" (Le Seuil), Cloé Korman s'est appuyée sur le témoignage de trois sœurs internées dans un camp avec les cousines de son père. Ces femmes fustigent aujourd'hui "un vol" de leur histoire familiale. Une polémique qui tombe mal, à trois jours du Goncourt.

Jusqu’où l’écrivain peut-il aller quand il s’inspire de personnes réelles ? Ces dernières années, ils sont plusieurs, notamment Christine Angot, Lionel Duroy ou Marcela Iacub, à avoir été condamnés pour atteinte au respect de la vie privée. Plus récemment, on a vu Hélène Devynck, autrice de l’essai "Impunité", sur Patrick Poivre d'Arvor, interdire par contrat à l’écrivain Emmanuel Carrère, son ex-mari, de parler encore d’elle dans ses livres. La question est encore plus délicate quand il s’agit de la vie privée de témoins de la Shoah : au principe de respect de la vie privée s’ajoute un enjeu mémoriel de taille.

C’est ce à quoi se trouve confrontée l’écrivaine Cloé Korman, dont le roman "Les Presque Sœurs" (Le Seuil) figure dans la dernière sélection du prix Goncourt 2022 qui sera décerné jeudi 3 novembre.

Publicité

Un roman qui s'appuie sur des témoignages

Dans ce livre, Cloé Korman enquête sur la mort en déportation de trois fillettes de sa famille, des cousines de son père, Mireille, Jacqueline et Henriette Korman. Avec l’aide de sa sœur, Cloé Korman retrouve trois témoins des derniers mois de la courte existence des fillettes disparues : les sœurs Novodorsqui, qui apparaissent dans son livre sous le nom de Kaminsky.

Les sœurs Novodorsqui ont été internées en même temps que les fillettes Korman, au camp de Beaune-la-Rolande (Loiret), avant d’être placées dans divers foyers parisiens, gérés par l’Union générale des Israélites de France. Les unes ont survécu, les autres pas. Contrairement aux fillettes de la famille Korman, les soeurs Novodorsqui ont pu s’enfuir et rejoindre leur père, interné dans un camp de travailleurs étrangers dans la Creuse.

Pour reconstituer l’histoire des cousines de son père, Cloé Korman s’appuie en grande partie sur les souvenirs racontés par les sœurs Novodorsqui, en particulier l’aînée, Raymonde, 93 ans aujourd’hui, qu’elle a rencontrée à de nombreuses reprises.

Le Mag de la Matinale
25 min

Un "vol de notre histoire familiale"

Cela commence donc comme une belle histoire : une jeune écrivaine rend visite à une vieille dame et l'interroge sur ses souvenirs de guerre. Si un projet de livre est évoqué, il est assurément bien différent de celui qu'imaginaient Raymonde Novodorsqui et ses soeurs. Lorsqu'en février dernier, elles reçoivent le manuscrit de Cloé Korman, elles sont stupéfaites. Aujourd'hui, l'état de santé de Raymonde ne lui permet pas de parler, c'est donc Monique, la plus jeune des soeurs, qui prend la parole.  "Jamais il n’a été question d’une publication concernant notre histoire", assure-t-elle. "Ma sœur aînée a 93 ans, c’est une femme âgée, fragile. J’ai le sentiment qu’il y a eu comme un abus de faiblesse. Le terme est peut-être un peu fort, mais nous avons le sentiment, mes sœurs et moi, qu’il y a eu un vol de notre histoire familiale."

C’est la cadette des sœurs, Suzanne, qui se charge de faire connaître son mécontentement à l’autrice et aux éditions du Seuil. Cette ancienne directrice d’école, qui vit près de Montargis, a la voix qui vibre d’indignation lorsque France Inter la joint au téléphone. "J’ai dit : 'Écrivez un roman, mais pas notre histoire. Nos témoignages ne relèvent pas de l’imagination de vieilles femmes, comme elle (Cloé Korman, NDLR) a l'air de le dire !"

Suzanne Novodorsqui va volontiers témoigner sur la Shoah dans les établissements scolaires. Elle semble craindre par-dessus tout que sa position de témoin soit affaiblie par les aménagements romanesques du livre : "Qu’est-ce que les gens vont penser ? Que ce qu’on raconte est faux et qu’elle a raison ?"

Un "coup de cutter dans la photographie"

Lorsque nous la rencontrons, Cloé Korman semble abasourdie par cette véhémence. "Ce trouble-là, le fait de retrouver son histoire sous une forme différente de celle qu’elles racontent, j’ai trouvé qu’il était important de le prendre en considération. C’est pour cela que j’ai changé leur nom quand elles me l’ont demandé", explique-t-elle.

Malheureusement, page 137 du livre, une occurrence a été oubliée et les nom et prénom du père, Mendel Nowodworki apparaissent en toutes lettres. La graphie polonaise du nom a échappé à l’ordinateur, qui recherchait les occurrences de la forme francisée, Novodorsqui. "Je m’en suis aperçue lors d’une lecture publique", indique Cloé Korman, "et je l’ai immédiatement signalé à mon éditeur. L’erreur a été rectifiée dans les impressions suivantes".

Elle juge "très attristante" la demande des sœurs Novodorsqui de raconter uniquement l’histoire des petites Korman et pas la leur. "Les cousines de mon père ne sont plus là pour témoigner. Ne pas parler aussi des sœurs Novodorsqui, ce serait comme un coup de cutter dans la photographie. Elles étaient ensemble", martèle-t-elle, "elles étaient ensemble dans le camp de Beaune-la-Rolande !" Au-delà du cas des cousines de sont père", Cloé Korman avait la volonté d’écrire sur "un fait collectif", la façon dont ont été traités les enfants dont les parents avaient été raflés,  ballottés de foyer en foyer, pour finir déportés eux aussi.

Secret médical dévoilé

Mais les sœurs Novodorsqui ont un autre sujet de courroux. Ulcérées, elles ont découvert dans le livre des informations d’ordre médical, des faits privés dont elles pensent qu’ils auraient dû le rester, d’autant qu’ils sont sans lien avec le sujet du livre.

Ainsi apprend-on page 176 que le mari de Raymonde, mort à l’hôpital il y a deux ans, a subi un prélèvement de cornées sans l'accord de son son épouse. Certains, dans la famille, l’ont découvert dans le livre. "C’est inadmissible ! Qu’est-ce que cette histoire de prélèvement d’organes a à voir avec l’histoire de ses petites cousines ?" s’emporte Monique Novodorsqui. "Il y a aussi des choses sur les maladies de ma sœur, son cancer, ses métastases, qui n’ont pas à être livrées en pâture. C’est indécent."

De son côté, Cloé Korman revendique le fait d’écrire "aussi sur la disparition des témoins. On ne peut pas ôter de nos responsabilités le fait que ces témoins sont en train de disparaître parce qu’ils sont vieux, malades. C’est aussi leur fragilité que je raconte."

"Cela fait partie des possibles littéraires"

“Du point de vue du témoin, de sa responsabilité, il y a quelque chose de choquant à romancer", convient Philippe Mesnard. Ce professeur de littérature comparée, qui travaille sur les rapports entre mémoires et littérature, estime cependant que "la littérature admet cette forme de licence. Dans l’espace littéraire du texte, qui est un roman, cela fait partie des possibles littéraires". Il estime que si la critique peut s'exercer, elle doit questionner plutôt les choix esthétiques de l'autrice.

Du point de vue juridique, on pourrait en principe invoquer l’article 9 du Code civil sur le respect de la vie privée. Toutefois, l’avocate consultée par France Inter, Isabelle Wekstein, rappelle la jurisprudence : si la personne qui affirme l’existence d’une atteinte à sa vie privée a préalablement lu le manuscrit litigieux, celle-ci sera considérée comme ayant consenti à la divulgation des passages en cause. (TGI Paris, 3e sect., 26 oct 2004, n°04/08273)