“Influvoleurs” : cinq questions sur les plaintes pour escroquerie déposées contre des influenceurs français

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“Influvoleurs” : cinq questions sur les plaintes pour escroquerie déposées contre des influenceurs français

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88 personnes ont déposé conjointement deux plaintes visant des influenceurs français, pour des soupçons d'escroquerie.
88 personnes ont déposé conjointement deux plaintes visant des influenceurs français, pour des soupçons d'escroquerie.
© AFP - STR / NurPhoto

Près de 90 personnes ont déposé des plaintes contre des influenceurs français, notamment pour “escroquerie en bande organisée”. Le collectif d’Aide pour les Victimes d’Influenceurs (AVI), à l’origine de l’action collective, entend mettre fin aux pratiques abusives de certains influenceurs.

Une première en France. Quatre-vingt-huit plaintes conjointes ont été déposées, samedi 21 janvier, contre des influenceurs français, notamment pour "escroquerie en bande organisée" et “abus de confiance". Depuis mai 2022, le collectif d’Aide aux Victimes d’Influenceurs (AVI) rassemble les témoignages et des éléments de preuve contre ceux qu’il surnomme les "influvoleurs". Plusieurs des personnalités visées sont issues de la télé-réalité. Explications.

Qui sont les influenceurs visés par les plaintes ?

Deux plaintes collectives distinctes, réunissant 88 plaintes conjointes, ont été adressées au parquet de Paris, toutes deux pour "escroquerie en bande organisée" et pour "abus de confiance". Ces deux plaintes sont déposées contre X, mais visent en particulier les agissements des influenceurs français qui font la promotion de ce type de services, comme Marc et Nadé Blata, installés à Dubaï.

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Marc et Nadé Blata, de leurs vrais noms Marc Singainy Tevanin et Nadéra Brik Chaouche, totalisent un peu plus de sept millions d’abonnés à eux deux. Outre les placements de produits, le couple incite sur les réseaux sociaux ses abonnés à miser sur le cours très risqué des devises et des produits dérivés du Forex, via une application partenaire, avec une promesse de gains importants à la clé. Les plaignants accusent certaines stars de la téléréalité d’avoir profité de leur notoriété sur des réseaux sociaux pour inciter à miser sur des marchés à risque et en tirer d’importants bénéfices.

Que sait-on de ces escroqueries ?

Dans le premier dossier, dit "Animoon", les plaignants s’estiment victimes d’une possible arnaque aux NFT, un système de jetons adossés à des cryptomonnaies. Pendant des mois, plusieurs influenceurs français ont activement fait la promotion d’Animoon et de son intérêt financier sur les réseaux sociaux. Selon le collectif AVI, le projet Animoon, inspiré du jeu de cartes Pokémon, a réussi à regrouper plus de 5.000 investisseurs.

Près de cinq mois après la vente des NFT Animoon, aucun investisseur français n’a touché de dividendes. Ses fondateurs et administrateurs, aujourd’hui injoignables, promettaient pourtant des gains très importants aux premiers investisseurs : 2.500 dollars offerts mensuellement à vie, des vêtements de luxe, des voyages au Japon, des gains de cartes Pokémon rares. Selon Me Jocelyn Ziegler, dont le cabinet a été mandaté par le collectif AVI, le préjudice total pour le dossier Animoon est estimé à 6,3 millions d'euros. Joint par France Inter, il confirme que, "plusieurs milliers d'investisseurs" sont concernés, et ont chacun perdu entre quelques centaines et plusieurs dizaines de milliers d’euros. "On leur promettait des gains mirobolants, de récolter beaucoup d'argent en peu de temps, c'est tout à fait constitutif de l'abus de confiance", juge l'avocat.

Dans le second dossier dit “Blatagang” du nom du couple Marc et Nadé Blata, AVI dénonce la création d'un canal Telegram incitant au copytrading (trading en ligne), via des plateformes d'investissement. Ces plateformes proposent d'imiter les achats des traders professionnels pour espérer s'enrichir facilement. “J’avais décidé de tenter un nouvel investissement”, raconte Laetitia* à France Inter. “Je m’étais fixé une limite de 8.000 euros en tout, mais en découvrant le pot aux roses et en regardant mes comptes depuis 2021, je réalise que j’en arrive à 30.000 euros de perdus”, constate-t-elle. “Au début, ce sont de petits dépôts, 150, 300 euros, puis on s’aperçoit qu’on n’est jamais dans le vert, et qu’il faut réinvestir, ça ne tourne pas rond.”

Qu’espèrent les plaignants ?

Soso, une des membres d’AVI, assure auprès de France Inter vouloir “apaiser des victimes, qui pour la plupart sont très touchées psychologiquement, qui sont rongées par la culpabilité, et leur apporter une forme de réconfort à travers l’action. Le but pour les plaignants est aussi “d’obtenir réparation”, explique cette responsable, mais “avant tout d’empêcher que ces escroqueries continuent et que d’autres personnes ne tombent dedans".

Encore bouleversée par son expérience avec Marc Blata, Laetitia souligne qu’elle n’a pas grand espoir d’être dédommagée, après avoir perdu environ 30.000 euros. “Je me lance dans cette plainte surtout pour éviter que ce genre de pratique continue, et pour mettre un terme aux arnaques. J’espère qu’il sera condamné mais j’avoue que je ne sais pas vraiment sur quelle base il le sera. Ce n’est pas comme s’il m’avait mis le couteau sur la gorge”, lâche la trentenaire.

Que fait le gouvernement  ?

Pour tenter de mieux encadrer les pratiques des influenceurs, le ministère de l'Économie a initié en décembre une série de réunions avec une cinquantaine d'acteurs du secteur et a lancé une consultation publique, ouverte jusqu'au 31 janvier. La consultation "permettra à tous les Français qui le souhaitent de s'exprimer sur 11 mesures réparties en quatre thématiques", selon le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Ceux qui le souhaitent peuvent donc s’exprimer sur les droits et obligations des influenceurs, la propriété intellectuelle, la protection des consommateurs ou encore la gouvernance du secteur. Bercy rendra compte de ces contributions et d'éventuelles décisions d'ici mars 2023.

Pour l’heure, la Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) estime que 60% des influenceurs ciblés par ses services depuis 2021 se trouvaient "en anomalie", c'est-à-dire qu'ils ne "respectaient pas la réglementation sur la publicité et les droits des consommateurs", selon un communiqué publié ce lundi par le gendarme des pratiques commerciales.

La DGCCRF explique avoir engagé “plusieurs procédures pour rappeler à l’ordre, voire sanctionner les fautifs". Selon l’organisme, les influenceurs ou agences sont particulièrement actifs dans la promotion de services de trading ou de paris en ligne, mais aussi de produits et services comme les cosmétiques, les programmes minceur ou les compléments alimentaires. Les pratiques commerciales trompeuses, "comme le fait de masquer le caractère commercial d’une publication", peuvent être punies de deux ans d’emprisonnement et jusqu’à 300.000 € d’amende.

Y aura-t-il d’autres plaintes ?

Selon Me Jocelyn Ziegler, d’autres plaignants rejoignent les rangs des victimes présumées dans les deux affaires Animoon et Blatagang. “De 88, on atteint bientôt 102 personnes”, explique l’avocat à France Inter. Une des membres du collectif AVI confirme qu’une “centaine de personnes” a déposé ou compte déposer une plainte dans le cadre des affaires Animoon ou Blatagang, “ou parfois les deux”, insiste Soso, du collectif AVI.

Mais de nouvelles affaires sont en train d’émerger. Julia (son prénom a été modifié, ndlr), 30 ans, compte par exemple déposer une plainte “dans les prochaines semaines” avec l’aide du collectif AVI. La trentenaire se dit victime d’escroquerie de la part d’un autre influenceur aux quelque 3,2 millions d’abonnés, Laurent Correia. Cet influenceur de 27 ans a créé un groupe de trading en ligne se nommant " Billio Elite" - comprendre, “billionnaire élite”. “J’ai perdu 1.200 euros, alors que mon allocation mensuelle s’élève à 900 euros ”, regrette la jeune femme, qui peine toujours à comprendre ce qu’il s’est passé. “Je pense que je ne récupérerai pas mon argent, mais j’aimerais aller au bout pour pouvoir éviter qu’il y ait d’autres victimes.

L’ex star de la télé-réalité Dylan Thiry se retrouve lui aussi dans le viseur du collectif. “On parle de fausses cagnottes pour de l’humanitaire, qui continuent à recevoir de l’argent, alors que l’association derrière est dissoute”, explique Me Ziegler.