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Isolation des bâtiments : et si la sobriété passait par le chanvre ?

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Eddy Goethals, agriculteur à Fricamps dans la Somme, cultive 2,5 hectares de chanvre bio.
Eddy Goethals, agriculteur à Fricamps dans la Somme, cultive 2,5 hectares de chanvre bio.
© Radio France - Claire Chaudiere

Du cultivateur à l'artisan du BTP, en passant par l'ingénierie et la formation... Dans les Hauts-de-France, des acteurs tentent de lancer une filière agricole et industrielle autour du "béton de chanvre", matériau isolant bien plus sobre que la fibre de verre, et souvent plus performant.

Matériau dit "biosourcé", le béton de chanvre peut être utilisé dans la rénovation énergétique des bâtiments. Mais pour le moment cette méthode d'isolation n'est déployée qu'à toute petite échelle. Direction la Somme, le Pas-de-Calais, et le Nord. Bailleurs, collectivités, entreprises... C'est tout un écosystème qui se met en route, sous forme expérimentale, avec l'ambition de développer une filière complète de production et d'utilisation du béton de chanvre. Objectif à terme : rénover, avec cet isolant bas carbone produit localement, des centaines de petites maisons ouvrières du bassin minier, devenues de véritables passoires énergétiques.

Apprendre à cultiver le chanvre, à grande échelle, et à le récolter

D'immenses tiges vertes à perte de vue, d'une hauteur pouvant aller jusqu'à trois mètres. A l’extrémité : des feuilles allongées et dentelées, mais sans THC... Depuis trois ans, Eddy Goethals, agriculteur à Fricamps dans la Somme, cultive deux hectares de chanvre bio (sur 80 hectares de cultures au total). "C'est une plante agronomiquement très intéressante, qui capte beaucoup de carbone, qui produit beaucoup de matière en très peu de temps, même si cette année, les plants sont un peu moins hauts", explique cet exploitant qui devrait démarrer la récolte dans les prochains jours.

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"Il a fallu apprendre à cultiver, récolter, et sécher le chanvre. Ce n'est pas évident du tout. On a débuté cette expérimentation avec six parcelles dans le département il y a trois ans. Nous n'en avons conservé que deux, car les rendements n'étaient pas au rendez-vous. Et nous n'avons pas été aidés par le contexte international, qui fait flamber les prix des céréales. Aujourd'hui, la demande étant très faible, le chanvre est beaucoup moins rentable que le maïs par exemple. C'est un vrai problème. Pour le moment on continue, mais on ne sait pas si l'expérimentation débouchera sur quelque chose de réellement pérenne", complète Philippe Pluquet, responsable technique production végétale au sein de la coopérative agricole Noriap. Une chose est claire : la production de chanvre dans les Hauts-de-France ne fait que démarrer, et les agriculteurs qui se sont emparés du sujet hésitent et tâtonnent.

"Ce qui nous a poussé à nous lancer, c'était la perspectives de débouchés en matière de béton de chanvre", raconte Eddy Goethals.
"Ce qui nous a poussé à nous lancer, c'était la perspectives de débouchés en matière de béton de chanvre", raconte Eddy Goethals.
© Radio France - Claire Chaudiere

En attendant, le chanvre, même en petite quantité, est bien là, sous nos yeux. Et c'est la tige qui nous intéresse. Eddy Goethals empoigne l'une d'elle : "Chaque partie de la plante a son débouché. Les graines serviront pour faire des huiles ou des cosmétiques. Dans la tige, il y a la fibre que l'on retire et qui ira vers la filière textile. Enfin, l'écorce que l'on casse, connue sous le nom de chènevotte permettra de fabriquer du béton de chanvre, une fois séchée. C'est ce déchet végétal qui va être utilisé..." Il est temps de laisser derrière nous les champs picards, direction le bassin minier à une centaine de kilomètres.

Du champ au béton...

Voisin des terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle, voici le centre d'ingénierie et d'appui consacré à la réduction des émissions carbone dans le bâtiment : le "CD2E" ou accélérateur de transition. Ici, on teste, on conseille, et on accompagne. Dans une grande salle, on découvre des bacs, où le visiteur peut voir et toucher la chènevotte, une fois séchée, et réduite en granulats. Une maquette grandeur nature permet de comprendre comment est utilisé le matériau dans le cadre d'opérations de rénovation énergétique. À quelques centaines de mètres, une bâtisse test, baptisée "réhafutur" permet de mesurer les performances isolantes du béton de chanvre en situation. Un atelier mobile permet également de former les artisans du BTP, étape cruciale dans la création de la filière.

Pour faire du béton de chanvre, la chènevotte est mélangée avec de la chaux et de l'eau.
Pour faire du béton de chanvre, la chènevotte est mélangée avec de la chaux et de l'eau.
© Radio France - Claire Chaudiere

"Les bétons végétaux, comme le béton de chanvre ou le béton de lin, ont de nombreux avantages", détaille François-Xavier Ollivry consultant en matériaux biosourcés, au CD2E. "Le chanvre stocke du carbone en champ, ce qui en fait un matériau zéro émission, même si l'on ajoute la chaux dans le calcul global. Et puis d'un point de vue environnemental, cela va servir à isoler les bâtiments et donc à limiter les émissions carbone des logements. Il faut aussi souligner que la perspirance de ce matériau lui confère une longévité et permet un véritable confort dans les logements grâce à ses capacités de transferts d'humidité. Il va absorber l'humidité en hiver et sécher en été, là où la fibre de verre aura beaucoup de mal avec l'eau et perdra ses qualités isolantes."

"Pécquenchanvre" : 50 logements isolés à Pécquencourt

Destination finale du béton de chanvre : Pécquencourt, à quelques kilomètres. Un chantier expérimental, premier de cette envergure sur le territoire, lancé par le bailleurs social Maisons et cités. Une cinquantaine de petites maisons, en brique rouge, modestes mais classées au patrimoine mondiale de l'Unesco, sont rénovées et isolées par l'intérieur, avec 10 centimètres de béton de chanvre. Deux techniques sont utilisées : l'une consiste à projeter le béton encore humide sur les murs, ce qui permet d'épouser totalement la paroi ; l'autre à utiliser des briques de béton de chanvre et à colmater le vide entre le mur et la brique avec du chanvre en vrac.

Plusieurs dizaines de logements sociaux sont rénovés à Pecquencourt dans le département du Nord. L'isolation se fait avec du béton de chanvre. Ici en briques.
Plusieurs dizaines de logements sociaux sont rénovés à Pecquencourt dans le département du Nord. L'isolation se fait avec du béton de chanvre. Ici en briques.
© Radio France - Claire Chaudiere

Franck Mac Farlane, responsable recherche et innovation chez ce bailleur social, voit déjà les choses en grand : "Si l'expérimentation est concluante, à terme on peut imaginer isoler l'ensemble des logements de notre parc social avec du béton de chanvre plutôt qu'avec de la fibre de verre. Ce sera bien plus respectueux de la planète. Cela offrira un meilleur confort à nos locataires. Et cela pourra même créer des emplois localement. Pourquoi pas transformer le bassin minier en bassin chanvrier ?", sourit cet expert.

Encore du chemin à parcourir

Restent malgré tout un certain nombre d'obstacles à lever pour réussir à massifier ce type de travaux et la production locale de chanvre. Prouver d'abord, études comparatives à l'appui, que les performances globales du béton de chanvre, en situation réelle, sont aussi bonnes - voire meilleures - que celles de la fibre de verre. Réussir à réduire le coût de ce type de rénovation, encore très élevé. Et cela alors même que l'attractivité économique de la culture du chanvre reste faible, avec une rentabilité jugée parfois insuffisante par les agriculteurs, en raison notamment de la faible demande. Aujourd'hui, des milliers d'hectares de chanvre sont malgré tout plantés dans le département de l'Aube, où le milieu agricole a fait le choix de cette culture il y a quelques années, et semble progressivement pouvoir compter sur des débouchés viables.