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"J'étais harcelé, c'était la seule solution" : sept salariés nous racontent leur abandon de poste

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Des élus de la majorité pointe un mécanisme "bien connu des employeurs qui le subissent" et qui "désorganise les entreprises, surtout les plus petites".
Des élus de la majorité pointe un mécanisme "bien connu des employeurs qui le subissent" et qui "désorganise les entreprises, surtout les plus petites".
- Bruno Levesque

L’Assemblée nationale doit adopter mardi la réforme de l’assurance chômage. Parmi les mesures qui provoquent des crispations, il y a l’encadrement plus strict des abandons de poste, permettant à un salarié de quitter son travail tout en étant indemnisé.

Quand du jour au lendemain, un salarié disparaît et ne se présente plus au travail, c’est ce que l’on appelle un abandon de poste. Ne plus venir travailler, sans justification, et finir par être licencié tout en touchant l’allocation chômage. Le gouvernement a décidé d’en finir : la semaine dernière, les députés ont voté en première lecture un amendement pour que ces salariés soient "présumés démissionnaires". Le vote solennel du projet de loi de l’assurance chômage est prévu mardi 11 octobre, avant que celui-ci parte au Sénat. Si le texte est adopté définitivement, les salariés qui abandonnent leur poste seront privés d’indemnités.

Les députés Renaissance et LR insistent sur le fait que les abandons de poste chamboulent la vie d’une entreprise, surtout les plus petites : sous-effectif, besoin de temps pour trouver un remplaçant efficace. Les députés soulignent également que cette pratique déséquilibre les comptes de l’assurance chômage. Carole Grandjean, la ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle évoque un "phénomène est en augmentation constante."

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Pourtant, il n’existe pas de statistiques sur les licenciements pour abandon de poste, ni sur le coût qu’ils provoquent, selon franceinfo. Le vice-président délégué de l’Association nationale des DRH, Benoît Serre, reconnaît également ne pas "constater d’augmentation des abandons de poste".

Harcèlement, burn-out, ennui au travail, volonté de se réorienter : il existe des dizaines de trajectoires différentes. Mais le point commun entre tous les témoignages que nous avons récoltés, c’est le bénéfice pour le salarié, mais aussi parfois, pour la direction, qui n’a pas eu besoin de passer par une rupture conventionnelle, coûteuse pour l'entreprise.

Florent, 35 ans : "Sans ça, je ne sais pas ce que j'aurais fait"

"Lors de mon abandon de poste, j'étais commercial, j’avais 35 ans et dix ans de boîte. Avec les confinements, je me suis posé beaucoup de questions car mes clients étaient en difficulté, mais ma direction demandait des résultats. Je me suis dit que je ne pouvais plus faire ce métier où l'on me demandait de faire passer l'humain au second plan. J'avais depuis longtemps pour projet de me lancer en tant que développeur web. Mais mon manager n’a pas voulu en entendre parler.
Ils m'ont alors proposé de rester trois mois le temps de trouver un ou une remplaçante, de le ou la former, puis de faire un abandon de poste. Ils n'avaient pas compris que j'étais au bord du burn-out.

C'était indispensable pour moi de toucher le chômage. Du coup, je me suis mis en arrêt et au bout de trois mois je suis revenu vers eux pour accepter l'abandon de poste. Sans cela, je ne sais pas ce que j'aurais fait... peut-être un arrêt maladie de plusieurs mois jusqu'à ce que mon employeur accepte la rupture conventionnelle. Toucher le chômage m’a permis de suivre sereinement ma formation de six mois."

Christophe, 35 ans : "Ma direction m'a proposé un abandon de poste"

"Lors de mon abandon de poste, fin 2017, j'étais assistant technique dans une grande entreprise du service dans le numérique. J'avais un gros sentiment d'ennui. Je sombrais dans une espèce de dépression, j'avais le cafard, des sautes d'humeur. J'avais envie de me lancer en freelance. C'est ma direction qui m'a proposé un abandon de poste, car elle ne pouvait pas faire une rupture conventionnelle. J'ai dû attendre deux mois avant de recevoir les premières indemnités. Je ne voulais pas me mettre au chômage, je ne voulais pas être payé à rien faire. Je voulais monter ma boîte. J'ai passé deux ans avec les aides de Pôle Emploi, mais je n'ai consommé qu'une année, car je déclarais des rentrées d'argent avec mon nouveau travail."

Klitch, 34 ans : "Les indemnités chômage étaient indispensables pour pouvoir vivre"

"Lors de mon abandon de poste, j'étais salarié dans la restauration rapide, la première fois. Je demandais une rupture conventionnelle. À chaque fois, mes patrons ont refusé car ils ne voyaient pas l'intérêt économique. Donc je les ai prévenus à l'oral. J'avais envie de reprendre des études. Je n’avais aucune possibilité de sortie. Il me fallait du temps, de l'énergie, pour pouvoir chercher un autre emploi ou une formation. J'ai repris des études dans l'éducation numérique. J'étais papa, j'avais trois enfants. Les indemnités étaient indispensables pour pouvoir vivre, payer mon prêt, acheter à manger. La décision du gouvernement me révulse. C'est immonde. Aujourd'hui, je suis livreur de colis, et je tiens une chaîne Twitch."

Julien, 27 ans : "J'ai pu me poser et réfléchir à mon orientation"

"Je venais de terminer mon Master dans l'optique, j'ai trouvé un CDI chez un opticien. Mais j'avais déjà des petits doutes sur mon avenir. Quand je travaillais, je me demandais ce que je faisais là. Au bout de cinq mois, je suis allé voir la gérante, j'ai demandé à arrêter pour me réorienter. Elle était d'accord pour une rupture conventionnelle, mais je devais attendre plusieurs mois. Je me suis résolu à un abandon de poste. Sinon ? Je serais allé à mon travail, je me serais fait engueuler, en attendant d'être viré. Pendant un an, je n'ai pas travaillé, je touchais 1.200 euros d'indemnités, j'ai pu me poser et réfléchir à mon orientation. J'aimerais vendre des jeux de société. En attendant, j'ai repris un CDD dans l'optique."

Lucas, 27 ans : "L'abandon de poste était la seule solution"

"Je travaillais dans un espace culturel en grande surface en Normandie. J'étais réceptionnaire en librairie, et je m'occupais des commandes. J'étais peu formé. Mon responsable direct me harcelait, il avait décidé de me pourrir la vie. Il me rabaissait et m'insultait. Après une semaine de vacances, j'étais dégouté, je me suis dit "jamais de la vie j'y retourne". Je n'en dormais pas. Mon supérieur m'avait plusieurs fois menacé de me virer. L'abandon de poste était la seule solution. J'ai eu un peu plus d'un an de chômage, je pouvais subvenir à mes besoins sans être dans cet environnement atroce."

Oswald, 46 ans : "L'abandon de poste est un accord entre mon entreprise et moi"

"Mon abandon de poste, c'était il y a trois ans, j'avais 42 ans. J'étais salarié chez un approvisionneur dans une société de prestation dans le nucléaire, depuis une petite dizaine d'années. J'ai voulu changer de métier et ouvrir un magasin. Pour me permettre d'avoir un revenu pendant les deux premières années d'existence de mon magasin, je voulais avoir le chômage. J’ai présenté mon projet à mon directeur, mais il refusé la rupture conventionnelle.

Je lui ai annoncé mon abandon de poste. Il ne l’a pas mal pris. J’avais même trouvé mon remplaçant, je l’ai formé. L'abandon de poste était un accord entre mon entreprise et moi. Je passe encore leur dire bonjour ! Depuis, j'ai ouvert une bouquinerie. Le chômage m'a bien aidé surtout que j'ai ouvert le magasin un mois avant le premier confinement. Entre mon salaire et le chômage, j'ai perdu 600 euros. Les gens qui disent que l'on vit bien avec le chômage ne l'ont jamais touché."

Paul, 26 ans : "Le chômage m’a permis de ne pas dépendre de mes parents"

"Lors de mon abandon de poste, j’avais 25 ans. J’avais accepté un travail en urgence dans une boulangerie. La cadence était infernale. Les gérants, un couple, avaient une cinquantaine d’année. Ils m’ont formé. Mais très vite, la femme du boulanger qui s'occupait de la boutique lors des grosses périodes d'affluence se mettait à nous insulter, et à nous parler comme si on était ses enfants. Nos heures sup’ n’étaient pas payées. Parfois, le patron était grossier et tenait des propos racistes.

Une amie a quitté la boulangerie avec un abandon de poste. Je deviens le seul salarié expérimenté dans la boulangerie. J’y allais à reculons, je formais les nouveaux salariés, tout autant humiliés. J'ai décidé de ne plus y mettre les pieds, de ne pas répondre aux courriers ni aux demandes de rendez-vous. Le chômage m’a permis de ne pas dépendre de mes parents. J’ai travaillé comme illustrateur quelques temps. Maintenant que je compte entamer une carrière dans la cybersécurité."