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"Je vais t’aimer" : on a vu la comédie musicale sur les chansons de Michel Sardou

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Le personnage de Mike (interprété par Hobbs) sur le tableau "Chanteur de jazz"
Le personnage de Mike (interprété par Hobbs) sur le tableau "Chanteur de jazz"
- Thomas Vollaire

C'est le premier grand spectacle monté après le Covid : ce week-end, la comédie musicale "Je vais t'aimer", mise en scène par Serge Denoncourt, s'est lancée au Zénith de Lille. Un spectacle qui n'évite pas certains écueils, mais qui remplit sa mission : divertir et rendre hommage aux chansons de Michel Sardou.

Début 2020, les projets de comédies musicales fleurissaient : "Le Roi Lion" était prévu pour la fin d’année au théâtre Mogador, ainsi que le retour de "Starmania" orchestré par le metteur en scène Thomas Jolly. Et au milieu de ces deux projets colossaux, était annoncée l’écriture d’un nouveau spectacle, basé sur les chansons de Michel Sardou, chanteur de variétés retiré de la chanson depuis 2018. "Je vais t’aimer" était alors programmé pour la rentrée 2021.

Un an et demi plus tard, "Le Roi Lion" s’apprête à se lancer dans quelques semaines à Paris, après deux reports ; les amateurs de Starmania devront encore attendre un an pour finalement découvrir la nouvelle version du spectacle… et "Je vais t’aimer", lui, est donc le premier grand spectacle musical à arriver après la pandémie. Il s’est lancé jeudi dernier, avec une originalité : contrairement à la norme qui veut que l'on commence à Paris avant une tournée, celui-ci fait l’inverse, et va parcourir la France avant de se poser cinq semaines à la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt en mai et juin 2022. Le public a pu découvrir - avec pass sanitaire mais sans masque - les premières représentations au Zénith de Lille.

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L'histoire de gens qui changent dans un monde qui change

"Je vais t’aimer", c’est l’histoire de six amis d’enfance qui embarquent sur le paquebot France en 1962, direction les États-Unis. Il y a celui, fils d’industriels et récemment marié, dont le destin semble tracé ; celui qui rêve de scène et d’émancipation et qui compte bien rester au pays de Martin Luther King pour faire carrière ; il y a ceux qui sont engagés sur le navire et sentent un vent nouveau arriver, qui ont des volontés de révolution sociale et de libération sexuelle. Sur quatre décennies, on suit les parcours des uns et des autres, qui s’éloignent et se rapprochent au fil des années, puis de leurs enfants. 

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Cette galerie de personnages porte un spectacle qui appartient à un genre bien particulier : le "juke-box musical", spectacle composé de chansons préexistantes. Si "Mamma Mia" est le modèle du genre, il en existe des dizaines à Broadway, et quelques exemples en France, du très réussi "Résiste" (sur les chansons de France Gall et Michel Berger) au plus hasardeux "Belles, belles, belles", hommage à Claude François. La discographie de Michel Sardou, chanteur populaire mais dont la carrière n’est pas exempte de polémiques, se prêtait-elle bien à cet exercice ?

54 min

Avec ce spectacle, la réponse est claire : oui. En choisissant de raconter l’épopée d’une bande de jeunes français des années 60 aux années 2000, le Québecois Serge Denoncourt, metteur en scène et auteur du livret, raconte en creux l’histoire de gens qui changent dans un monde qui change, incarné par une troupe d'artistes jeunes et tous et toutes talentueux. L’après-guerre franchouillard des "Bals populaires" fait place au rêve américain qui prend corps dans la chanson "Chanteur de jazz" pour le personnage de Michel, dit Mike (interprété avec brio par le chanteur Hobbs), quand la colère syndicale des marins du France est incarnée par un "J'accuse" accompagné par une chorégraphie mécanique. Et dans les années 90, "Le privilège", histoire d'un coming-out difficile à faire, est introduite avec finesse dans le spectacle, et trouve parfaitement sa place dans l'histoire. Sans surprise, les chansons les plus polémiques de Sardou sont mises de côté.

Les textes des chansons mis en valeur

L’écriture du livret témoigne d’un véritable travail sur le sens et les textes des chansons. "Il faut interpréter les chansons, cela demande beaucoup de lectures pour faire attention à ce que l’on incarne, dans l’interprétation de la chanson française", explique la chanteuse Emji, qui joue le rôle de Louise, femme libérée des années 70… avant de devenir une "femme des années 80" dans une version où les noms de professions sont féminisés. "Au temps où la chanson a été créée, des mots n’étaient pas mis au féminin, aujourd’hui ils le sont, alors j’ai fait le choix de les changer", explique Emji. "Je trouvais important de montrer qu'on a évolué avec le temps. Et ça sonnait bizarre à mon oreille, ces noms au masculin, d'autant plus que la chanson est ici interprétée par une femme", ajoute-t-elle.   

Vinicius Timmerman, Tony Bredelet et Emji, dans une scène sur le pont du paquebot France
Vinicius Timmerman, Tony Bredelet et Emji, dans une scène sur le pont du paquebot France
- Thomas Vollaire

À l’instar de "Être une femme", certains titres bénéficient d'une lecture ou d'une relecture qui en soulignent le sens : la chanson "J’habite en France" devient l'hymne de Français goguenards et un peu arrogants à leur arrivée aux États-Unis - et c'est précisément ce qu'elle est. "La Rivière de notre enfance", tube de Sardou en duo avec Garou, reprend tout son sens quand les personnages du spectacle l'interprètent, immobiles, parapluies noirs à la main, devant une pierre tombale

Et, sommet d'émotion du spectacle, "Je Vole" prend une dimension tragique que ni Louane dans la famille Bélier, ni Michel Sardou lui-même (qui a longtemps laissé planer le doute sur le sens exact de la chanson) ne lui avaient donné auparavant. Quant à "Je vais t'aimer", chanson titre du spectacle, et air récurrent dans les deux actes, elle montre à quel point des mots d'amour changent de sens quand on change celui ou celle qui les chante, et à qui ils sont chantés. Les ajouts de chansons moins connues, comme la poignante "Parlons de toi, de moi", ou la très cinématographique "Le prix d'un homme".  

Une mise en scène audacieuse

Le tout est porté par une mise en scène frontale, presque crue, qui montre des émotions aussi fortes que le désir ou le désespoir sans les cacher. Faire cohabiter sur scène l’amour hétérosexuel, homosexuel, bisexuel, à deux ou à trois, on ne l’avait pas vu depuis les années 70 dans une comédie musicale de cette envergure. Montrer la mort de façon aussi simple, sans détour est à la fois touchant et glaçant - quand l’un des personnages, sans-abri du métro de New-York, se laisse mourir sous les regards indifférents des passants, le silence qui précède les applaudissements du public est riche de sens. "On ne sait jamais ce qu'il s'est passé dans la vie d'un SDF, on l'oublie. C'est ce qui me bouleverse le plus dans ce tableau-là. On n'a pas l’habitude de ça dans les comédies musicales, où tout est tout rose, tout beau, tout coloré", explique Hobbs, l'interprète du rôle. Dans ce qu'elle nous raconte, la comédie musicale "Je vais t'aimer" n'a de comédie que le nom, et plonge dans une certaine noirceur à mesure que le spectacle avance – là encore, c'est inhabituel et dérangeant au bon sens du terme pour le public de la comédie musicale.

Le tout dans un décor extrêmement réussi, composé d'éléments simples mais ultra-modulables manipulés par les comédiens et comédiennes eux-mêmes, et sublimé par la lumière, donnant lieu à des tableaux très esthétiques. Au fond, ce spectacle est l'un des plus beaux cadeaux qui pouvaient être faits à la discographie de Michel Sardou.  

Sofia Mountassir et Boris Barbé dans le tableau "La Java de Broadway"
Sofia Mountassir et Boris Barbé dans le tableau "La Java de Broadway"
- Thomas Vollaire

On n'échappe pas au "fan service"

Pour autant, le spectacle n’est pas parfait et n’évite pas certains écueils. À commencer par celui de la complexité et donc de la longueur : entracte compris, le show dure près de 3h. Car si la mise en scène ose et prend des risques, on peut regretter que la dramaturgie, elle, n’ait pas eu le courage de tourner le dos au "fan service" et de recaler des chansons attendues, des passages obligés. "Les Lacs du Connemara" arrive dès le début du spectacle, amenée comme un cheveu sur la soupe - un personnage évoque ses origines irlandaises, son père Sean Kelly, et... voilà. Une minute plus tard, on est "là-baaaas, au Connemara".

C'est encore plus complexe avec "Musulmanes", dont l'intégration oblige à rajouter une ramification à l'histoire pour raconter que l'un des personnages a refait sa vie en Algérie - un numéro qui, par ailleurs, risque de faire grincer des dents d'un côté comme de l'autre de l'échiquier politique avec sa vision très "Aladdin" du Maghreb et une danse interprétée par des danseuses en voile intégral. Le spectacle gagnerait à se défaire de ces "passages obligés" sur des chansons qu'on verrait bien convoquées dans les saluts, comme le sont "Waterloo" dans "Mamma Mia" ou "Bohemian Rhapsody" dans "We Will Rock You", la comédie musicale sur les chansons de Queen. 

"Les Lacs du Connemara", est un beau tableau... mais qui arrive (très) brusquement dans le spectacle
"Les Lacs du Connemara", est un beau tableau... mais qui arrive (très) brusquement dans le spectacle
- Thomas Vollaire

Le public semble pardonner l'absence de musique "live" sur scène

L’autre bémol (et même, carton rouge), c’est un problème de format. Le spectacle se réclame de Broadway, et par beaucoup d’aspects, il se rapproche plus de cet héritage que celui des grandes fresques musicales françaises - il est plus proche d’un "Mamma Mia" que d’un "Roméo & Juliette". Mais on déplore que le mouvement ne soit pas allé au bout, et, même si l'on reste conscient des contraintes budgétaires que représente une telle production, on aurait aimé voir ce spectacle dans une salle à taille plus humaine (d'autant plus que le décor est au format "théâtre" et pas au format "palais des sports"), et surtout avec des musiciens "live".

En 2021, près de dix ans après que des grands spectacles comme "Mozart L'Opéra Rock" ou "Résiste" ont franchi le pas, et que des lieux comme Mogador en ont fait une règle, proposer une comédie musicale sans musiciens sur scène est fortement décevant. Et même d'autant plus décevant que les arrangements du spectacle, conçus par Philippe Uminksi et Quentin Bachelet, sont très réussis, fidèles aux originaux sans tomber dans la copie. On ne demandait pas un orchestre symphonique, mais une section rythmique aurait donné au spectacle un supplément d'âme qui lui manque parfois un peu.

Mais le public n’en tient pas cas, et accompagne les chanteurs pendant un certain nombre de chansons importantes, avant d’applaudir à tout rompre au moment des saluts une troupe talentueuse qui fait qu'on ne s'ennuie pas pendant les près de trois heures de spectacle. Et le rappel, un medley de tubes de Sardou, prend des allures de karaoké. Même s’il y a quelques imperfections, la promesse faite au public sur l’affiche du spectacle est tenue : "Vous savez déjà que vous allez chanter !" L’ambiance électrique d'une salle de près de 5 000 places emportée par ce spectacle, après deux ans presque sans comédies musicales, fait un bien fou, et donne envie de chanter à son tour.