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Jean-Claude Kaufmann : "L'extension de nos libertés conduit à un repli sur soi et à un désir d'autorité"

Jean-Claude Kaufmann à Genève en 2007
Jean-Claude Kaufmann à Genève en 2007
© Getty - Lionel FLUSIN/Gamma-Rapho

Le grand sociologue a travaillé sur l'intime, sur l'amour, le couple, ou le non consentement, en pratiquant une sociologie très subjective. Aujourd'hui à contre-courant d'une idée reçue, il défend dans son nouveau livre l'idée que la grande liberté dont nous bénéficions, hors temps de Covid, engendre de la fatigue.

Il l'a expliqué au micro de Laure Adler dans l'émission L'Heure bleue.

"On ne prend pas conscience de l'élargissement continu de nos libertés. Nos libertés s'accroissent même de plus en plus vite et de façon exponentielle. Aujourd'hui pendant la crise sanitaire, nous en sommes privés : on n'a pas le droit de sortir le soir, d'aller au restaurant. Donc on a envie de crier : "rendez-nous nos libertés !".

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Mais le sujet des libertés est beaucoup plus vaste.

Les libertés sont le pouvoir de l'individu de choisir dans tous les domaines

Prenons l'exemple de l'éducation de l'enfant. Il y a quelques générations, la grand-mère apprenait à sa fille comment élever l'enfant. Aujourd'hui, la future mère est seule. Sur fond d'angoisse, elle va se poser mille questions, et devoir choisir entre écouter le professeur X ou le professeur Y qui ne disent pas la même chose !

Tous les domaines de la vie quotidienne sont remis en question. Pour l'alimentation, c'est spectaculaire. Il y a trente ans, on mangeait ce qu'il y avait dans notre assiette. Aujourd'hui, on s'interroge beaucoup. 

On assiste donc à un élargissement du pouvoir de choisir de l'individu. C'est une véritable liberté. D'ailleurs, on ne pourrait plus revenir en arrière. On n’accepterait plus de vivre dans cette société où l'on entrait dans des cases, où il y avait une vérité et une morale collectives et où on ne faisait que suivre la route. 

Le problème ? Il y a trop de moyen d'exercer sa liberté

Comme il y a beaucoup de solutions parmi lesquelles choisir, pour certains, c'est trop compliqué. Pour se protéger, la tentation est grande de s'enfermer dans sa bulle de certitude, d'affirmer sa vérité contre les autres. On assiste à la multiplication de ces replis. On parle de société d'archipels, mais c'est plus que ça. Ce sont des bulles de croyances laïques, ou profanes, agressives vis à vis des autres. 

Avec une crise aussi forte que celle que nous vivons l’une des manières de résister est de s'enfermer un peu plus chez soi et de se mettre en retrait. 

La tentation autoritaire

On voit aujourd'hui partout monter le populisme et des régimes de type autoritaire. Cette envie vient "d’en bas". Elle est l’expression de cette fatigue de l'individu, en particulier des plus démunis. 

Certaines personnes se passeraient volontiers de cette responsabilisation de l’individu. Etre pauvre au XIXe siècle, ce n'était pas drôle du point de vue matériel, on mourrait de faim, mais c'était le destin social qui vous avait placé là. 

Aujourd'hui le pauvre en France va être regardé de manière méprisante avec cette parole qu'il croit deviner dans le regard de celui qui le regarde : "Tu es là, mais si tu avais su te débrouiller, tu aurais pu t'en sortir", "Tu n’avais qu’à traverser la rue…"

C’est absolument insupportable. Parce que non seulement il ne peut pas s'en sortir, mais il devient responsable du fait qu'il ne peut pas s'en sortir**. D'où la tendance à ne pas s'engager, à ne pas prendre de responsabilité. **

J'explique dans mon livre que cette résistance par le retrait et le repli sur soi, a commencé dans les milieux populaires. C'est rare que cela démarre dans ces milieux, avant de s'élargir à l'ensemble de la population. 

L'exercice complet de la démocratie peut-être conflictuel. Certaines personnes fatiguées préfèrent se soumettre à une autorité. C’est parfois plus simple, surtout face à une crise, d'avoir un dictateur, un chef qui donne une consigne que tout le monde suive."