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Jean-Claude Kaufmann : "La crise du Covid-19 nous a ramollis, mais il y a un risque d'explosion ensuite"

Jean-Claude Kaufmann en 2019
Jean-Claude Kaufmann en 2019
© Maxppp - Daniel FOURAY

Le sociologue spécialisé dans les questions de l'intime était l'invité de l'émission L'Heure Bleue de Laure Adler. Il a livré son analyse des confinements et de leurs conséquences.

La crise de la Covid-19 un accélérateur de grandes tendances préexistantes

Jean-Claude Kaufmann : "L'époque est complètement dramatique. On ne peut pas se rapprocher et on se toucher. C'est terrible pour l'amitié. Il y a eu des mots d'ordre terrifiants, mais nécessaires du point de vue sanitaire : "Arrêtez les embrassades, appliquez les gestes barrières, gardez vos distances". C'est hallucinant. On n'aurait jamais imaginé vivre une époque pareille. Mais ce n'est qu'un accélérateur d'une longue tendance déjà existante.

Nous étions déjà avant la crise dans une société où on est à distance. Avant de prendre contact, on va réfléchir au préalable. Nous sommes déjà dans une société de plus en plus froide, où les gens s'éloignent les uns des autres. 

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C'est le prix à payer. On a plus d'autonomie individuelle et c'est merveilleux. On est de plus en plus au centre de notre propre vie, mais ça nous éloigne des autres. Seul l'amour nous permet d'au contraire aller vers les autres. 

Le confinement : un ramollissement 

Dès le mois de mars, on annonçait un baby-boom. Mais je n'y croyais pas. Pendant le confinement, on était les uns sur les autres avec pas grand-chose à faire. On aurait pu imaginer que la fréquence des relations sexuelles aurait augmenté. Mais on s'est plutôt ramollis. 

Le premier confinement a été un choc qui nous a arrachés à notre vie ordinaire. Aujourd'hui une morosité, et une léthargie se sont installées. Les gens vivent dans une sorte de flottement. Nous menons une vie plus normale, les restrictions sont moindres qu'un premier confinement. Mais à l'intérieur, il y a un manque d'énergie. Plus on nous dit que c'est le bout du tunnel, et plus celui-ci s'allonge, on n'en voit jamais le bout. La fatigue et la mollesse s'installent. 

Dans les sondages, il y a une majorité de personnes qui n'ont pas pas si mal vécu l'obligation de ralentir, d'appuyer sur le bouton pause. Cela les a même poussés à réfléchir sur eux-mêmes et sur les valeurs de l'existence. Faire de la cuisine avec ses enfants, n'est-ce pas le sel de la vie ? Certains ont réajusté leurs projets.

La crise entraine des bouleversements durables

Notre société, fondée sur cette capacité extraordinaire de l'individu d'être une espèce de petits dieux pour lui-même, avec cette capacité de regarder toute son existence d'un point de vue rationnel et de faire des choix. C'est d'extraordinaire. 

Mais c'est épuisant mentalement. Et cette faculté peut faire perdre le contact immédiat avec la réalité. L'homme n'est plus les pieds sur terre. Quand on rentre dans une logique analytique, on déconstruit tout. Mais il faut savoir retrouver la sensation de l'adhésion avec soi-même.

Là, on a tous décrochés psychiquement de nous-mêmes. L'énergie vitale est très liée à l'identité. C'est un processus que Paul Ricœur explique très bien avec son concept d'identité narrative : l'identité est un récit. Nous n'arrêtons pas de nous raconter notre histoire, de nous faire notre petit cinéma intérieur. Nous le faisons à partir de tous les événements que nous sommes en train de vivre. Nous rejoignons les fils pour et cela donne sens à l'existence d'une vie. C'est le récit. Il faut adhérer à ce récit. 

Si on n'y adhère pas, si on n'y croit pas, l'énergie vitale retombe. Et aujourd'hui, comme il est est décousu, on ne sait plus trop où on en est. 

Un processus collectif extraordinaire vite retombé

Il y a un an, en mars, on a été décroché de ce récit pour entrer dans un récit collectif. On a fait groupe, on est rentré dedans ensemble. Et ce d'autant plus facilement qu'il était pauvre : quelques chiffres, l'aplanissement de la courbe. Le récit de la lutte contre le virus était facile à comprendre. 

Et d'un point de vue moral, c'était clair. Tout le monde était d'accord pour mettre cette saleté de virus parterre. Cette mobilisation a permis de créer la communauté avec les applaudissements de 20 heures, les héros, le dévouement du personnel sanitaire... 

Aujourd'hui, on assiste à un affaissement intérieur. Il y a une morosité qui va se payer très cher."

Une casse chez les jeunes

Qu'est ce qui définit la jeunesse ? Le fait que l'avenir est ouvert, que la vie est légère et qu'elle se passe hors de la famille. C'est l'âge où on lâche un peu les amarres d'avec la famille d'origine, avant de construire plus tard la sienne. Le temps de la jeunesse est à l'extérieur. 

La vraie vie est dans le rapport avec les autres, dans la fête, dans toute une série de relations dont on ne sait pas si c'est un ami, une personne de rencontre, une relation amoureuse... 

Dans tous ces mélanges, la vie se construit et les jeunes vont inventer leur avenir et leur identité. 

Or actuellement, ce n'est pas possible. C'est possible en ligne. Mais beaucoup de témoignages expriment qu'à la longue, il manque la présence, le contact... 

Le risque d'un effondrement collectif

Nous traversons une dépression collective, un effondrement intérieur. Nous vivons un moment historique majeur. Jamais dans l'histoire, il y a eu en même temps sur l'ensemble de la planète 4 milliards de personnes assignées à résidence. L'effet psychique est considérable. 

L'aspect positif : la crise nous donne une indication sur les attentes, les rêves, les souhaits d'une société différente. Mais la crise révèle certains aspects de notre société déjà difficiles auparavant."

En sortie de crise, un risque d’explosion positive ou négative

Actuellement, nous sommes dans une période de repli et de ramollissement, parce que nous sommes encore sous l'emprise de la crise sanitaire, et de l'angoisse de la mort. Mais on va sortir de là et on va peut-être assister à des explosions. 

Il faut espérer que ce soit des manifestations festives comme le désir de la jeunesse de faire des fêtes. Mais ce sera peut-être des explosions de colère aussi, car elles ont été rentrées pendant cette période."